Le Nouveau Paradigme

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Commencer à penser par soi même c'est déjà faire partie de la solution


Equateur: cela fait déjà quelques semaines que le volcan Guagua Pichincha attire un peu plus l'attention qu'à l'accoutumée à l'IGEPN.

Publié par Le Nouveau Paradigme- David Jarry sur 5 Mai 2015, 14:15pm

Catégories : #Changements terrestres

Cela fait déjà quelques semaines que le Guagua Pichincha attire un peu plus l'attention qu'à l'accoutumée à l'IGEPN.
Commençons par revoir les signaux détectés par l'institut Équatorien.
Dans un premier rapport spécial, édité le 02 avril dernier, les volcanologues Equatoriens indiquaient que des essaims de secousses avaient eu lieu début et fin mars. Toutes étaient de faible magnitude mais leur nombre était plus élevé que la normale: 58 pour la seule journée du 31 mars, essentiellement liés à
la fracturation des roches et à la circulation des fluides sous pression, et dont la source s'est toujours située à l'aplomb du cratère sommital. Le gardien du refuge du volcan, qui accueil les personnes souhaitant faire l’ascension, avait indiqué que les odeurs de soufre étaient supérieures à la normale, bien que le champ de fumerolle qui occupe la partie centrale du cratère n'ait pas montré de variation significative.
Un second rapport fut édité le 18 avril indiquant qu'une autre salve de petite secousses, un peu moins importante que celle du 31 mars, avait été détectée les 14 et 15 avril, essentiellement liés à de la fracturation, sans mouvements de fluides notables. 
Dans le troisième rapport, mis en ligne  le 22 avril, les volcanologues rapportent les observations du gardien du refuge qui, les 17, 18 et 19 avril avait de nouveau détecté d'importantes odeurs de soufre. Allant observer la situation directement depuis le bord du cratère, il constatait qu'une des fumerolles, installé dans la zone des cratères de 1981, était particulièrement active, avec une hauteur inhabituelle estimée alors à 3 m.
 
Position du Refuge et des cratères et dômes récents.


Mais ce que nous apprend avant tout ce troisième rapport c'est que le 20 avril deux explosions phréatiques ont eu lieu, à 05h06 et 05h58 (heure locale) sur la zone active du cratère, appelée "Cristal Dome Complex", en raison de l'imposante vallée du Rio Cristal qui éventre littéralement le versant ouest du volcan.
Aucune des deux explosions n'a pu être observée, le volcan étant alors dans les nuages, mais leurs signaux sismiques ont été enregistrés par l'important réseau d'appareils de l'IGEPN.
Signal sismique lié à la première explosion phréatique. Image: IGEPN
Signal sismique lié à la seconde explosion phréatique. Image: IGEPN



Enfin, un quatrième rapport spécial est publié le 29 avril dans lequel est décrit un nouveau signal de type trémor, enregistré le jour même, et relié par l'IGEPN a des mouvements de fluides à l'intérieur de l'édifice.
 

Il faut noter, chose tout de même importante, qu'un signal de type trémor n'avait été enregistré qu'une fois,en 2008, depuis la fin de la dernière éruption, en 1999-2001: c'est donc une évolution de l'activité qui peut être considérée comme significative.

 

Alors que peut-on penser de tout cela? La première chose qui vient à l'esprit est immanquablement que le système d'alimentation du Guagua Pichincha est un peu moins stable maintenant qu'il ne l'a été pendant la petite quinzaine d'années précédente. Mais le problème n'est pas tant de faire ce simple constat que d'en comprendre les causes et, en l’occurrence, je ne me permettrais pas, moi qui suis tranquillement derrière mon clavier, de faire des pronostics: ce n'est ni mon métier, ni mon ambition.
 
Par contre il me semble que, pour se faire sinon une opinion, du moins un avis sur la question, il peut être interessant d'aller faire un tour du côté de l'histoire (géologique) concernant ce volcan, afin de recontextualiser un peu les signaux que je vous ais présentés ci-dessus.
 
Le Guagua Pichincha est un imposant stratovolcan* qui s'est formé sur le flanc ouest d'un prédécesseur, non moins imposant, le Rucu Pichincha, qui a fonctionné il y a environ 1 million d'années. Ce couple volcanique domine directement la ville de Quito, capitale Equatorienne, à l'ouest: ses faubourgs même sont construits sur les basses pentes du Rucu Pichincha.
En terme de risques il y a deux choses à voire:
- oui: la capitale peut subir les aléas d'éruptions violentes
- non elle ne craint pas directement le pire d'entre eux, à savoir l'écoulement pyroclastique, car le Rucu Puchincha fait office de bouclier protecteur. Par contre, en cas de puissante éruption explosive, de grandes quantités de cendres peuvent tomber directement sur la ville. Avec ces cendres et le climat souvent humide qui règne sur Quito, ce sont bien sûr les coulées de boue (Lahars) qui ont probablement le plus gros potentiel de destruction.

L'histoire du Guagua Pichincha est découpée par les volcanologues qui l'ont étudié en trois sous-ensembles volcaniques nommés "Guagua Pichincha basal", "Toaza" et "Cristal", qui est donc la partie actuellement active de ce volcan complexe. Les études ont par ailleurs mis en évidence que la limite entre chaque sous-ensemble est marquée par une importante phase d'effondrement sectoriel, phénomène dit "avalanche de débris", similaire à ce qui s'est produit au Saint Helens en 1980. Le "Cristal" est donc en cours d'édification dans la cicatrice laissée par l’effondrement du Toaza, que j'ai marquée d'une ligne pointillé sur la première image Google Earth plus haut.

L'activité tardi-holocène de cet édifice (donc finalement l'histoire éruptive de Cristal), couvrant les 2000 dernières années, a été plutôt bien étudiée. Plusieurs cycles éruptifs entrecoupés de pauses ont ainsi été mis en évidence grâce à la nature des dépôts qu'ils ont laissé. La première chose à noter est la relative homogénéité des lave émises : essentiellement des dacites, laves hautement visqueuses qui, lorsqu'elle sont riches en gaz, sont à l'origine de puissantes éruptions explosives. Une fois dégazée cette roche épaisse forme des dômes.

 
Le plus ancien dépôt d'éruption de ces 2000 dernières années est le résultat d'une importante chute de cendres et de ponces qui est, sur la base de compositions très similaires, relié à des dépôts d'écoulements pyroclastiques sur le versant ouest. La cartographie de l'extension de ces dépôts, datés de l'an 70 de notre ère environ (peut-être 140), a permis d'estimer un VEI de 4, avec un volume émis de l'ordre de 500 millions de mètres-cube de lave, soit plus du double que ce qu'à produit récemment le Calbuco. Il ne faut pas oublier que 2000 ans d'érosion ont évidemment enlevé une partie du dépôt et que le chiffre ci-dessus (0.5 km3) n'est qu'une estimation basse. Cette éruption puissante, vraisemblablement plinienne (caractérisée comme telle par les volcanologues), marque la fin d'un cycle éruptif d'environ 1 siècle.

Après cela il n'y a pas de dépôts préservés d'activité, ce qui est le signe d'une accalmie sur le volcan. Elle ne revient qu'au cours du 9ème siècle jusqu'au début du 10ème siècle avec un cycle qui dure environ 150 à 180 ans et qui se termine à nouveau par une puissante éruption plinienne à sub-plinienne datée vers l'an 900. L'étude des dépôts, issues de chutes de cendres et ponces, et d'écoulements pyroclastiques, indique cette fois un volume minimum de cendres et ponces de 600 millions de m3, associé avec un panache qui a pu s'élever jusqu'à 29 km d'après les reconstructions faites à partir des dépôts. Les volcanologues considèrent toutefois qu'un volume non négligeable de cendres à la aussi été enlevé par l'érosion: le VEI, qui normalement tombe à 4 avec un tel volume, pourrait donc être de 5 avec un volume initial dépassant les 1 km3 de cendres et ponces. Cela en fait à l'heure actuelle l'éruption la plus puissante repérée dans l'histoire récente de cet édifice.

Enfin vient un cycle d'activité historique qui débute après plus de 4 siècle de repos avec des éruptions (antéhistoriques mais très récentes et donc bien conservées) recensées dès 1450, 1500, 1566 et 1582. Éruptions parfois assez importantes (vulcaniennes?) comme suggéré par les dépôts d'écoulements pyroclastiques laissés par celle de 1450 par exemple. Ce cycle historique se termine par l'importante, et visiblement bien relatée dans les chroniques coloniales, éruption du 27 octobre 1660, plinienne et d'un VEI 4 avec un volume émis de l'ordre de 200 millions de mètres-cubes, équivalent cette fois à celle du Calbcuo. A l'époque Quito avait souffert de fortes chutes de cendres et subit ce que les chroniques appellent "une nuit de 40 heures". A la fin de cette éruption s'est mis en place le dôme sur lequel sont ouverts les cratères actuels et dans lequel s'est formé le dôme de 1999-2001.

Depuis cette dernière éruption de 1660 le volcan est resté tranquille, ne manifestant que quelques rares explosions phréatiques (1830-1831;1868-1869). La situation n'a commencé à évoluer qu'à partir de 1981 lorsque de nouvelles explosions du même type se manifestent de temps à autres jusqu'en 1998. La situation se développe alors avec une importante sismicité qui mène, en septembre 1999 au départ d'une éruption avec formation de dômes. Pendant plusieurs semaines ils sont détruits par des explosions puissantes (vulcaniennes) générant d'impressionantes colonnes de cendres et des écoulements pyroclastiques, sur le versant ouest, dans le Rio Cristal.


 
Un panache de cendres s'élève aux abords de Quito, le 07 octobre 1999. Image: IGEPN

A la lumière de cette histoire récente on perçoit mieux comment les éruptions de ces 2000 dernières années nous montrent ce que pourrait être une activité future, et donc quelles significations les signaux que j'ai présenté plus haut peuvent prendre.

Il y a donc actuellement une modification sensible, quoique limitée pour le moment, de la sismicité qui, fin avril, a conduit à l’occurrence de deux explosions phréatiques. Il est donc possible, pour l'heure:

- que cette activité ne soit que passagère et ne s'accentue pas. Par le passé le volcan a connu une activité phréatique sans que cela ne débouche sur une activité magmatique (années 1830, 1860 mais aussi 2006, 2008, 2009). Ces phases d'activité phréatique pourraient être, au moins en partie, le résultats d'infiltrations d'eau dues aux précipitations.

- ou qu'au contraire qu'elle soit précurseur d'une nouvelle éruption magmatique et, dans ce cas, il conviendra de voir si, dans les semaines-mois qui viennent, ou qui sait, plus tôt encore, les signaux s'accentuent.

En d'autres mots: il me semble qu'il est trop tôt pour avoir un avis clair quand à la signification de cette phase d'instabilité.
Cependant, si l'on regarde plus largement il faut bien voir que le laps de temps ("repos") qui sépare deux crises éruptives sur les 2000 dernières années est compris entre 450 et 800 ans et que rien de significatif ne s'est produit entre 1660 et 1999, soit 339 ans. On peut donc légitimement penser** que l'éruption de 1999 marquait l'entrée dans un nouveau cycle éruptive qui, s'il suit le schéma tracé par les crises précédentes, pourrait durer environ un siècle (ordre de grandeur) pour se terminer par une éruption subplinienne ou plinienne de grande ampleur. De fait il semble peu probable qu'une éruption de VEI "gros 4" ou plus ne se déclenche dans un avenir proche car, ce type d'activité se manifeste plutôt en fin de cycle. Toutefois un éruption de VEI 3 ou même un "petit 4" (équivalent Calbuco) peut se produire dans un avenir plus proche et générer des problèmes relativement importants pour la ville.

Les habitants de Quito ne sont pas, pour les raisons exposées plus haut, dans la zone d'influence de l'aléa "Écoulement Pyroclastique", qu'il soit le fruit d'un effondrement de colonne de cendres ou d'effondrement de dômes de lave: le pire du pire n'est donc pas à craindre. Par contre des éruptions assez puissantes, similaire à celle de 1999 peuvent générer à la fois des chutes de cendres abondantes à même de paralyser la ville pendant une période de temps plus ou moins étendue, ce qui aurait des conséquences forcément lourdes sur l'économie et donc sur le quotidien des habitants. Par ailleurs, même si les écoulements pyroclastiques ne sont pas la principale source de risque, les cendres déposées peuvent donner des coulées de boue qui pourrait causer des dégâts à des infrastructures situées sur les cours d'eau qui descendent du Rucu Pichincha et passent par la ville.

Une situation à suivre, bien entendu

 
* volcan d'assez grande taille construit par une histoire éruptive longue et complexe.
** sans forcément avoir raison puisque seule l'histoire le dira

 

Source: IGEPN;

http://laculturevolcan.blogspot.fr/2015/05/que-se-passe-t-il-sur-le-volcan-guagua.html

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