Le Nouveau Paradigme

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Vers une société du partage ? Jérémy Rifkin et la nouvelle civilisation

Publié par Le Nouveau Paradigme- David Jarry sur 5 Mai 2015, 14:19pm

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Dans son dernier livre « La société du coût marginal zéro », Jérémy Rifkin propose une vision alternative d’une société du partage, déjà à l’œuvre depuis l’avènement des nouvelles technologies de communication (NTIC). Ses réflexions sur le fléchissement du capitalisme et sa cohabitation avec une organisation collaborative d’ici le milieu du siècle redimensionnent notre rapport à l’économie et l’environnement. Alors que les mutations liées à l’utilisation d’Internet s’accroissent de façon fulgurante, l’essayiste américain nous plonge dans une vision post industrielle avant-gardiste mais palpable. Adulé, controversé ou respecté, Jérémy Rifkin pose dans tous les cas les bases d’une réflexion essentielle : à quoi ressemblera notre société dans 10, 20 ou 50 ans ?

 

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Une explication du chômage des sociétés modernes

Dans un contexte où les politiques de tout bord échouent à résoudre la crise du chômage, Jérémy Rifkin apporte un éclairage majeur. Reconnu pour ses conclusions sur la fin du travail, il analyse les gains de productivité extrêmes réalisés par le capitalisme. Celui-ci est entré dans une nouvelle phase : celle où de moins en moins de travailleurs sont nécessaires pour produire l’intégralité des biens et services consommés. Désormais, même lorsque la croissance repart à la hausse, l’emploi ne cesse de diminuer. L’auteur réactualise une vision du chômage technologique déjà exprimée par Keynes dans les années 1930. Il rappelle la substitution massive du capital au travail grâce aux technologies de l’information, à l’automatisation et à la robotique. Dernièrement, l’entreprise Foxconn (fabricant de l’Iphone) prévoyait de remplacer leur main d’œuvre, déjà très bon marché, par un million de robot. Terry Gou, son pdg, affichait d’ailleurs sans gêne ses intentions peu scrupuleuses :

       « Les êtres humains sont aussi des animaux, et gérer un million d’animaux me donne le tournis ». Terry Gou, PDG de Foxconn, cité par Jérémy Rifkin, « La société du coût marginal zéro »

Cette nouvelle efficacité généralisée de la productivité s’est traduite par des licenciements massifs : on compte aujourd’hui 25% de la population active mondiale sous employée ou privée d’emploi. Une tendance que Jérémy Rifkin voit s’accentuer drastiquement à l’horizon 2040, en pronostiquant la quasi-disparition de l’emploi industriel de masse.

L’apparition progressive de véhicules sans chauffeurs, l’automatisation, la robotique, l’intelligence artificielle sont autant de facteurs qui éliminent progressivement les emplois de services, eux-aussi désormais durement touchés (secrétaires, guichetiers, agences, caissiers, vendeurs, traducteurs etc). 2 millions d’emplois ont déjà été perdus dans ce secteur d’activité entre l’Europe et les Etats-Unis. Le commerce en ligne, qui enregistre une croissance de 15% par an, condamne progressivement la vente physique aux coûts marginaux bien supérieurs. Désormais, les commerces « en dur » sont davantage utilisés comme espace d’exposition (showroom) où les client viennent regarder les produits qu’ils vont ensuite acheter en ligne (un scan QR code leur permet même de comparer directement les prix sur leur Smartphone).

        « La première révolution industrielle a mis fin à l’esclavage et au servage. La seconde a réduit considérablement le travail agricole et artisanal. La troisième est en train d’éteindre le travail salarié de masse dans l’industrie et les services, et le travail intellectuel et technique dans de vastes pans de l’économie et du savoir ». Jérémy Rifkin, « La société du coût marginal zéro ».

L’Internet des Objets

Cette stimulation de la productivité connaît, selon Rifkin, une nouvelle accélération avec l’Internet des Objets, imbriqués dans la troisième révolution industrielle. Grâce au déploiement d’Internet (naissance de l’IPv6), l’essayiste voit l’émergence d’un Big Data planétaire alimenté par des milliards de capteurs dans tous les domaines : ressources naturelles, chaînes de production, réseaux électriques, réseaux logistiques, logements, véhicules, bureaux, etc. Cette technologie, déjà très développée dans certaines régions du monde, contribue à accroître très nettement l’efficacité et la productivité, diminuant à nouveau le coût marginal de production.

Les nouveaux « prosommateurs » de l’énergie

Pour Jérémy Rifkin, la troisième révolution industrielle permettra aux consommateurs de devenir progressivement leurs propres producteurs. Et de répondre de la sorte au défi majeur que constitue l’énergie au 21ème siècle. Cette transition est déjà largement entamée : si le marché européen de l’énergie était quasi exclusivement dominé par quelques monopoles régionaux il y a encore dix ans, on compte désormais des millions de petits acteurs, équipés de micro-installation d’énergie renouvelable distribuée, se mettant à produire leur propre électricité verte. Imbriqué dans le cadre de la réflexion autour des villes intelligentes (Smart cities), Jérémy Rifkin voit se développer en masse toute une série de capteurs et de logiciels se connectant à internet pour étudier et évaluer en temps réel les besoins en électricité de chacun. Ce vaste réseau intelligent de l’énergie doit, à termes, permettre aux particuliers équipés de coproduire et partager une électricité verte. Les grands groupes actuels seraient, eux, chargés de gérer les flux : ils coordonneraient, au travers de technologies de communication intelligentes, les flux d’électricité verte produits et partagés par des millions de prosomateurs.

En 2013, l’Allemagne devait déjà 23% de son électricité aux énergies renouvelables. Pour Jérémy Rifkin, qui tente de convaincre les responsables politiques du monde entier, il est urgent de préparer les investissements du futur internet de l’énergie.

L’impression 3D, à la portée d’une nouvelle société de « Makers »

L’impression 3D tend à devenir le modèle de production manufacturière coexistant avec l’industrie capitaliste. Analysant l’évolution des dix dernières années, l’auteur relève un développement sans précédant de la culture du « faire soi-même », omniprésente sur internet. Cette société du partage, qui a déjà révolutionné le secteur des services, s’attaque peu à peu aux biens industriels avec l’apparition d’imprimantes 3D ultra performantes et une multitude de Fab lab, ces nouveaux « laboratoire de recherche-développement du peuple. »

dog01-750x399Image : chien handicapé portant des prothèses imprimées en 3D (source)

Permettant de donner naissance à une véritable communauté de l’impression 3D, ces laboratoires offrent des équipements évolués pour monter ses propres projets (découpeuses laser, détoureuses, mini-fraiseuses, imprimantes 3D et logiciels en source ouverte qui les accompagnent). En démocratisant l’accès à la recherche-développement à une myriade de quartiers et localités et plus seulement aux firmes mondialisées, cette communauté de « Makers » crée peu à peu un nouveau réseau « pair à pair ». Selon Jérémy Rifkin, ce développement de l’ « infofabrication » réduira bientôt tous les coûts marginaux, devenant au fil du temps plus efficace :

      ✓  Les matériaux de construction utilisables peuvent potentiellement être les moins chers de la terre (sable et roche d’origine locale, matériaux recyclés) ;

      ✓  Le processus utilisé de fabrication additive (par superposition de couches) réduit considérablement le gaspillage par rapport au mode de fabrication soustractive industriel actuel (par découpe et fraise). De ce fait, l’intégralité des matériaux se retrouve dans le produit fini ;.

      ✓  Les logiciels en sources ouvertes se développent au travers d’une culture du « faire soi même », caractéristique selon Rifkin de la 3ème révolution industrielle. Ils s’inscrivent dans la mouvance en cours des logiciels libres pouvant être obtenus, utilisés et modifiés par tous.

Ce passage à une infrastructure pour Makers s’avère décisif pour imaginer une société plus coopérative et humaine. Dans les projections de Jérémy Rifkin, le shéma de production vertical que nous connaissons, contrôlé par des grandes firmes sur toute la chaîne de valeur cohabiterait d’ici le milieu du siècle de façon égale avec une organisation latérale et collaborative.

Une vision que l’auteur emprunte à Gandhi qui espérait pour l’Inde un changement total de paradigme économique avec « non pas une production de masse mais une production par les masses ». Cette philosophie prônant un avenir juste et durable, organisé autour de communautés villageoises autosuffisantes, trouve un écho tout au long des thèses de Jérémy Rifkin. L’âge collaboratif dans lequel il souhaite nous entraîner davantage, sa vision latérale de micro réseaux de communautés connectées sont une actualisation des projets de sociétés gandhiens, adaptés aux changement technologiques que nous connaissons.

 

 

Vers une société du partage ?

Jérémy Rifkin entrevoit, notamment dans la jeunesse, une nouvelle vision qui bouleverse dès à présent le circuit économique : la recherche prioritaire de l’accès sur la propriété. La « culture internet » vient peu à peu remettre à plat l’idéal porté par la consommation de masse, en promouvant un vaste réseau d’initiatives collaboratives. Le crowdfunding, le crowdsourcing attestent de la popularité grandissante de l’auto-partage. Substituer l’usage à la possession, tel serait peu à peu la tendance qui s’affirmerait dans ce siècle. Le partage d’idées, d’informations, d’objets par des millions d’internautes a déjà commencé à contourner les canaux commerciaux traditionnels du marché. L’exemple éloquent est celui du marché de la musique : la propriété des CD a cédé la place à l’accès aux bibliothèques musicales en ligne, mettant l’industrie musicale à genoux. Les services en ligne de partage de véhicules, de bicyclette, d’outils, de vêtements, de jouets, de maisons, de compétences connaissent un essor majeur depuis le choc de la crise économique planétaire de 2008. L’endettement des familles et la baisse considérable de leur pouvoir d’achat commencent à remettre en cause l’intérêt d’accumuler toujours plus de biens, quand beaucoup d’entre eux restent souvent inutilisés.

Internet a amplifié cette économie du partage, développant un marché de l’occasion en réponse à une consommation débridée. La possibilité d’obtenir des retours d’expériences sur des biens et services de plus en plus nombreux (ex : Trip advisor, Yelp, GoodGuide, etc) amorce aussi un déclin de la publicité. Beaucoup de sondages témoignent de l’intérêt qu’accordent les consommateurs à ces avis émis par les internautes : ils sont jugés bien plus impartiaux et instructifs que les spots publicitaires.

L’auteur pointe une démocratisation mondiale de la culture qui s’effectue sous nos yeux. Chacun crée ses vidéos, photos, partage ses découvertes, note ses idées et observations sur un blog, écrit des bribes de contribution scientifique sur Wikipédia, dans l’espoir que son apport soit utile à d’autres usagers, selon une forme collaborative et latérale.

Ces transformations amènent la société à repenser la façon dont elle évalue les résultats économiques. L’émergence du partage, des prosommateurs et le déclin du travail capitaliste libèrent un personnel humain qui migre vers l’économie sociale et les communaux collaboratifs, en servant des intérêts communs non matériels. Comme l’ont déjà commencé à l’introduire les Nations Unies ou l’OCDE, de nouveaux indicateurs mesurent désormais les progrès de l’économie en privilégiant la qualité de vie et non la simple quantité du produit. Un bien être économique général de la société tend à être redéfini au travers de nouvelles priorités sociales : niveau d’instruction d’une population, accessibilité des services de santé, espérance de vie, mortalité infantile, développement durable, degré de participation démocratique, équité dans la répartition de la fortune, etc. C’est ce que Jérémy Rifkin cherche à mettre en pratique au cœur de sa vision des communaux collaboratifs. Pour lui, dérèglementation et privatisation ont marqué l’abandon par les pouvoirs publics de la responsabilité de veiller au bien-être de l’intérêt général. Les états sont devenus des « coquilles vides », laissant un immense pouvoir au secteur privé sur les affaires de la société. Cette mutation s’est faite à la vitesse de l’éclair, sans débat d’envergure, ne laissant que très peu de temps au peuple de réagir.

         « La population, globalement, a été dépouillée de son pouvoir civique collectif et atomisée en millions d’agents autonomes, contraints de se tirer d’affaire individuellement sur un marché tenu par quelques centaines de compagnies mondiales ». Jérémy Rifkin.

C’est cette bataille que l’auteur voit s’installer durablement sur toute la première partie du XXIème siècle : proposant une nouvelle alternative aux fléchissement des investisseurs capitalistes, elle voit grandir une multitude de « prosommateurs » et de « makers » selon un modèle latéral et collaboratif. De quoi faire de chacun d’entre nous les acteurs majeurs de nos sociétés de demain.


Article partenaire signé Olivier Roux, publié sous licence libre Creative Commons. Plus d’infos : les Hiboux

Sources  : avcgi360.com Licence Creative Commons

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