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Seul sur Mars: le culte de la science

Publié par Le Nouveau Paradigme sur 18 Octobre 2015, 19:49pm

Catégories : #Partage

Matt Damon dans une scène du film «Seul sur Mars» | 2015 Twentieth Century Fox

Matt Damon dans une scène du film «Seul sur Mars» | 2015 Twentieth Century Fox

Le film nous montre que les Américains ne comprennent fondamentalement pas la science.

Seul sur Mars de Ridley Scott part d’un problème insoluble: on est en 2030, et l’équipage de l’Hermes, la navette spatiale de la Nasa, vient d’abandonner Mark Watney (Matt Damon) seul sur Mars. La situation de Watney n’est pas enviable. Il est complètement seul, blessé par des débris du vaisseau, et a suffisamment de nourriture pour tenir 400 jours. Il en arrive à une conclusion inévitable: «Je vais devoir en chier, de la science[dans la version originale: «I’m going to have to science the shit out of this.»]

Les Américains adorent la science. Un récent rapport de Pew a montré que 79% des adultes pensent que la science facilite la vie des gens; 61% estiment que les investissements gouvernementaux sont essentiels pour le progrès scientifique; et une majorité s’accorde pour dire que la science a eu un effet positif sur la qualité des services de soin, la nourriture et l’environnement. De plus, on adore les scientifiques: de récentes statistiques de la Fondation nationale pour la science ont montré que les Américains «font grandement confiance» aux dirigeants scientifiques et médicaux et les considèrent comme des «personnes dévouées qui travaillent pour le bien de l’humanité».

Pour les Américains, les scientifiques représentent une merveilleuse forme d’autorité, capable d’appliquer les lois naturelles de l’univers pour répondre aux questions les plus essentielles de la journée: d’où vient l’homme? jusqu’où s’étend l’univers? faut-il que je prenne mon parapluie demain? Mais dans Seul sur Mars, une adaptation du roman d’Andy Weir du même nom, la science n’est pas juste adorée: elle est vénérée. En faisant ça, le film risque de faire passer la science pour une sorte de magie, et les scientifiques, par extension, pour des sorciers.

Efforts de réalisme

Commençons par Watney. Ce n’est ni un Navy SEAL, ni un gros dur traditionnel: c’est un botaniste. Il utilise son superpouvoir inhabituel à son avantage, comme quand il se rend compte dans un éclair de génie botanique qu’il peut faire pousser sa propre nourriture en se servant des vraies pommes de terre que la Nasa avait chargées dans le vaisseau pour les dîners de Thanksgiving de l’équipage, quitte à y perdre un peu d’espace de stockage. Plus tard, ce parangon de rationalité utilise ses connaissances en chimie pour distiller de l’eau et de l’oxygène grâce à l’hydrolyse; il trouve un moyen de communiquer avec la Nasa sur Terre; et il réussit à bidouiller un radiateur de fortune pour son Mars rover en partant d’une source d’énergie au plutonium enterrée. Peu importe les problèmes que Mars impose à Watney, il parvient toujours à les régler, grâce à son fidèle allié, la science.

 

«Il est très logique, pragmatique et méthodique dans sa manière de survivre, comme l’explique Matt Damon dans une interview pour Ars Technica. En gros, il se dit: “J’ai besoin d’eau, d’air et de nourriture. Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour m’assurer d’avoir ces trois choses?” Et après, il se fie à la science pour y parvenir.»

Peu importe les problèmes que Mars impose à Watney, il parvient toujours à les régler, grâce à son fidèle allié, la science

Le film a été acclamé pour les efforts qu’il a fourni dans la description précise de la science martienne et des voyages spatiaux, qu’il s’agisse de la terminologie, du jargon des scientifiques ou de la manière dont la Nasa gère les cafouillages de relations publiques. Jim Green, le directeur de planétologie à la Nasa, a été un des consultants du film. Il se souvient de la première discussion qu’il a eue avec Scott: «C’était une conversation qui a duré une heure et demie. Ses questions détaillées étaient géniales. Il m’a demandé de lui expliquer le fonctionnement des moteurs ioniques, comment on peut créer une gravité artificielle dans l’espace, ou un système d’alimentation radioactif. Quand j’ai compris qu’il voulait peindre un tableau de Mars aussi réaliste que possible, le projet m’a vraiment séduit.»

Êtres surhumains

Ces efforts sont formidables et admirables. Mais quand il s’agit de montrer comment fonctionnent la science et les scientifiques, le film est assez limité. Dans la grande tradition cinématographique, il réduit le processus scientifique à une série d’«eurêka» et d’éclairs de génie. En réalité, bien sûr, la science est un processus long et plein d’étapes qui n’aboutit que rarement sur des solutions simples. Quand c’est le cas, celles-ci sont presque toujours accompagnées de réserves et de mises en garde. De plus, le film présente les scientifiques comme des êtres surhumains, alors que la majorité des scientifiques sont en fait spécialisés dans des domaines spécifiques. (Même si Green précise bien, pour défendre le film, que les astronautes sont sélectionnés pour leurs connaissances dans des domaines variés.)

Le scénariste Drew Goddard a dit de Seul sur Mars qu’il s’agissait d’un «film spirituel», dans lequel la religion mise à l’honneur n’est autre que la science. Il n’est pas donc pas absurde d’y voir des scientifiques aux pouvoirs presque divins, capables de résoudre tous les problèmes, survivre, et passer à l’action: ils cultivent des plantes, créent des codes, fabriquent des bombes. Prenez par exemple une scène-clé du film, quand un plan pour porter secours à Watney échoue. Ce n’est pas grave! Rich Purnell (Donald Glover), un astrophysicien débraillé de la Nasa, trouve rapidement un autre plan (qui comprend une manœuvre au lance-pierre et des équations complexes). Le film n’explique pas comment Purnell en est arrivé à cette conclusion. Il n’explique pas pourquoi les autres devraient le croire. Il vide simplement une cafetière, et la solution lui vient dans un éclair d’inspiration divine.

Dans la grande tradition cinématographique, «Seul sur Mars» réduit le processus scientifique à une série d’«eurêka» et d’éclairs de génie

Le film s’attend à ce qu’on accepte ce plan grâce à notre foi et notre confiance aveugles en la science (ce qui est également le cas de l’équipage de l’Hermes). «J’ai fait les calculs, affirme Purnell devant un directeur de la Nasa incrédule. Ça marche.»

Foi aveugle

En décrivant la science comme quelque chose de magique, le film induit en erreur les spectateurs qui finissent par attendre de la science beaucoup plus de choses qu’ils ne le devraient. Pire encore, il encourage une foi aveugle en les scientifiques en tant que maîtres de l’univers. «Le récit reflète un problème réellement significatif dans les interactions entre le public et la science de nos jours, explique Heidi Lawrence, une professeure adjointe du département d’anglais à l’université George Mason, qui étudie la rhétorique scientifique et technologique (et n’a pas vu le film.) Il introduit une attente qui fait que le public acceptera ou devra automatiquement accepter les solutions scientifiques à un problème parce que les gens pensent que les scientifiques sont des héros. Le scientifique trouve une solution, et le protagoniste l’accepte. C’est tout le pouvoir d’un récit qui adopte le point de vue d’un scientifique: quelqu’un peut être persuadé d’agir sur la simple base d’une découverte ou d’un instinct scientifique héroïque.»

Les films de science-fiction ne représentent pas toujours la technologie et la science comme des forces absolues du bien et du progrès. Dans Alien, un androïde décide que Ripley doit mourir parce qu’elle a mis en danger la mission qui consistait à ramener une forme de vie extraterrestre. Dans 2001: l’Odyssée de l’espace, l’ordinateur de bord HAL décide de tuer tout l’équipage de son vaisseau pour éviter un conflit dans ses rangs. Dans I, Robot, des robots tueurs se retournent contre l’humanité au moment même où les hommes comprennent qu’ils sont indispensables à leur survie. Dans tous ces films, la science devient l’ennemi.

Dans Seul sur Mars, la science n’est pas notre ennemi suprême, mais notre fidèle compagnon, notre arme secrète, une force qui œuvre pour le bien. C’est la hache (et Seul sur Mars est la Hache, traduit en français par Crash en forêt) du XXIe siècle, un emblème d’ingéniosité humaine, de progrès et de débrouillardise. «Ici, le récit implique une idée réconfortante, celle qu’en cas de crise un scientifique entrera en jeu et nous sauvera tous, que cette crise résulte d’un vrai problème comme le changement climatique ou une épidémie mondiale, ou bien d’un problème fictionnel, comme le fait d’être coincé sur Mars, précise Lawrence. Il montre à quel point la promesse scientifique peut être persuasive.» Est-ce vraiment le cas? Peut-être pas. Mais je préfère encore y croire que d’être technophobe.

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