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La Pologne plus à droite que jamais!

Publié par Le Nouveau Paradigme sur 16 Décembre 2015, 18:40pm

Pologne : À droite toute !

La (résistible) ascension de l’extrême droite n’est pas seulement un phénomène hexagonal, contrairement à ce que laissent entendre bon nombre de commentaires au lendemain du second tour des élections régionales en France. Partout en Europe, les partis d’extrême droite prennent de plus en plus de poids dans les champs politiques nationaux et se présentent en débouché politique légitime de la contestation sociale. Détour par la Pologne, où l’extrême droite est aujourd’hui au pouvoir.

Au cours de la décennie qui a suivi son entrée dans l’Union Européenne (UE) en 2004, la Pologne a connu une augmentation de son PIB de 53% selon les statistiques d’Eurostat. Alors que la plupart des pays membres de l’UE se remettent à peine de la crise de 2008, l’économie polonaise a connu une croissance de 23% depuis 2008.

En effet, même si elle a été touchée par la crise économique, la Pologne est le seul pays européen à avoir évité la récession. Les indicateurs sociaux se sont mollement alignés sur les indicateurs économiques. Au cours de la dernière décennie, l’espérance de vie a augmenté de deux ans (même si celle-ci plafonne à un âge étonnamment bas – 72.95 ans – pour les hommes) ; la mortalité infantile, elle, a baissé. Les inégalités se sont creusées au cours des quinze années qui ont suivi la chute du régime socialiste, mais la tendance a commencé à s’inverser en 2005.

Aujourd’hui, la Pologne est dans la moyenne européenne en matière d’inégalités sociales. Les statistiques d’Eurostat montrent que le taux de chômage est de 7.9%. Même si les méthodes utilisées pour obtenir ce résultat peuvent être critiqués (comme souvent lorsqu’il s’agit de calcul du taux de chômage) et que ces résultats peuvent être considérés comme exagérément optimistes, c’est un fait : le taux de chômage n’a jamais été aussi bas depuis vingt-cinq ans, et le marché du travail semble favorable aux travailleurs. Dernier élément, et non des moindres : même si la Pologne a toujours un salaire moyen bas, les salaires dans l’industrie ont augmenté. Le revenu net par tête a atteint la moitié du salaire moyen en Allemagne (38% en 2004).

En somme, érigée en exemple pour les pays qui sont encore à la traîne, la Pologne semble consacrer le triomphe du capitalisme. Et pourtant, le pays connaît une véritable crise politique. Le gouvernement de centre droit, à la tête du pays depuis 2007, perd du terrain. La contestation est latente. Le pouvoir est remis en cause.

On pourrait légitimement penser qu’il s’agit d’une bonne nouvelle pour la gauche polonaise. Ces deux décennies de croissance ont permis de consolider le mouvement social, selon un modèle historique bien connu. Venues de toutes parts, les attaques s’en prennent à la distribution actuelle des richesses et du pouvoir, au discours néo-libéral… Pourtant, cette crise politique n’augure rien de bon pour personne : ni pour la gauche, ni pour la Pologne, puisque la seule contestation politique construite émane de l’extrême droite.

Jaroslaw Kaczynski, dirigeant du parti au pouvoir Droit et justice (PiS), donne un discours devant la Cour constitutionnelle lors d'une manifestation pro-gouvernement, le 13 décembre 2015.

Jaroslaw Kaczynski, dirigeant du parti au pouvoir Droit et justice (PiS), donne un discours devant la Cour constitutionnelle lors d’une manifestation pro-gouvernement, le 13 décembre 2015.

De quel type de croissance s’agit-il ?

Il existe deux façons d’envisager la croissance de l’économie polonaise durant ces dernières décennies : on peut louer son ampleur ou critiquer ses coûts en matière de droits sociaux. Cependant, il est difficile de nier que cette croissance existe. Si on l’examine de plus près, le succès du modèle capitaliste polonais n’a rien de mystérieux. Plusieurs facteurs l’expliquent :

  • La Pologne n’est pas seulement la « petite Chine de l’Europe », fournisseuse de tous types de marchandises, des lave-vaisselles aux voitures. L’Allemagne, leader mondial de l’export, sous-traite également auprès des petites entreprises polonaises.
  • Le total des transferts d’argent en provenance de l’Union Européenne s’élève à 83 milliards d’euros. La plupart sont des investissements, qui ont joué un rôle majeur dans la croissance économique (auparavant, la Pologne n’attirait que très peu les investisseurs privés et publics).
  • Environ 2,5 millions de migrants économiques se sont installés dans les pays d’Europe du Nord après 2004 pour profiter de la flexibilité du marché du travail. Même si les envois d’argent à leurs familles restées à l’étranger ont rapidement baissé, cette immigration massive a permis de nettes améliorations sur le marché du travail polonais.
  • L’État polonais, ébranlé dans les premiers années de transition vers le modèle capitaliste, a réussi à assurer aux Polonais les services de base : la sécurité sociale publique a été maintenue, les retraites publiques ont été versées dans les temps, les campagnes appauvries n’ont pas été lésées. Ainsi, les conditions minimales de survie demeuraient assurées, même en temps de crise.
Workers are seen at the construction site of a new skyscraper in Warsaw, Poland October 2, 2015. REUTERS/Kacper Pempel - RTS58ZL

Des ouvriers du bâtiment sur le chantier d’un gratte-ciel à Varsovie, 2 octobre 2015.

 

De quel type de contestation s’agit-il ?

Evidemment, tout n’est pas rose dans cette croissance. La Pologne reste un pays périphérique, même si cet isolement relatif est contrebalancé par ses liens politiques et sociaux avec le « centre ». Les intellectuels d’extrême droite, coupés du réel, imputent ce grand bond à un État paternaliste et à une intervention forte dans le secteur public. Selon eux, le pays suivrait l’exemple montré par la Corée du Sud ou par Taïwan il y a trente ans, qui implique un haut degré de paternalisme de l’État et un « dirigisme » économique formel et informel. Ne nous méprenons pas : il ne s’agit pas de programmes de redistribution des richesses ou d’État social. Au contraire, il s’agit de construire un capital national grâce à des ressources qui émanent souvent des entreprises ou du capital amassé par la nouvelle élite politique. Ce système comporte des risques très élevés pour les contribuables (même les ménages modestes paient des impôts relativement élevés) ainsi que pour les travailleurs (le plus grand syndicat polonais, Solidarnosc, est très proche de partis d’extrême droite). Ce projet semble complètement utopique. Pourtant, on ne peut nier son utilité politique.

L’absence de grosses fortunes en Pologne a des conséquences plus importantes, puisqu’elle contribue à paralyser l’ascenseur social. La classe moyenne, qui s’est enrichie grâce à des aides publiques substantielles, est parvenue à asseoir sa domination sur les classes populaires tandis que, tout en bas de l’échelle sociale, on trouve les laissés-pour-compte, ceux qui ont tout perdu depuis la crise de 2008, lorsque le taux de pauvreté a grimpé en flèche (de 5,6 à 7,4%). Cela signifie que, pendant que le pays connaissait une croissance phénoménale, environ 600 000 personnes se sont retrouvées dans la misère la plus noire.

Evidemment, ces pauvres ne sont pas à l’avant-garde de la révolte de l’extrême droite. Personne ne leur donne la parole. Personne ne parle en leur nom. Pourtant, la position périphérique de la Pologne dans l’UE ne saurait à elle seule justifier leur sort. Qui est à blâmer ici ? La société. L’État. C’est également vrai pour les bas salaires. Les salaires n’ont augmenté qu’en de rares occasions, par exemple lorsque les salariés ont engagé un bras de fer contre les patrons en 2006-2007. Mais cette fois, la contestation est de nature différente : les critiques sont directement adressées à l’État qui, de notoriété publique, est extrêmement touché par la corruption[1]. L’État imposerait des taxes démesurément élevées[2], tandis que les bureaucrates européens voudraient anéantir la Pologne, en imposant une immigration de confession musulmane, des réductions des émissions de dioxyde de carbone ou en s’attaquant aux « valeurs sociales » du pays. Le discours populiste contre la fiscalité est si répandu que les gouvernements ne peuvent pas s’attaquer aux inégalités et à la grande pauvreté. Et comment être crédible lorsque le parti le plus puissant déclare qu’il va augmenter le budget de l’armée (déjà conséquent) pour atteindre 3% du PIB !

Le fait que les médias polonais parlent de l’extrême droite comme de « la droite » est trompeur. Cependant, ce choix terminologique est révélateur des rapports de forces au sein du pays. Le parti Droit et justice, idéologiquement proche du parti de Victor Orbán[3] en Hongrie, est certainement le parti le plus solidement implanté de l’extrême droite polonaise. Son projet est clair : transformer le régime en une « démocratie non libérale », inspirée des modèles hongrois et russe. Le premier ministre hongrois a déjà montré que cette transition pouvait passer comme une lettre à la poste.

Cependant, il faut garder à l’esprit que Droit et justice va plus loin que le parti de Viktor Orbán. Son fondamentalisme religieux n’est pas seulement des paroles en l’air : l’interdiction totale de l’avortement dans le pays ne devrait pas rencontrer de résistance (l’accès à l’avortement est déjà interdit, sauf en cas de viol ou de mise en danger de la vie de la mère). Le parti clame également que le crash de Smolensk en 2010, qui a coûté la vie au président polonais et à d’autres figures du parti, était un assassinat (les désaccords demeurent pour déterminer si cet assassinat a été commandité par les Russes, par les Polonais ou par les deux), malgré les rapports d’enquête qui ont déterminé que l’accident avait été causé par une erreur de pilotage et des failles dans la sécurité. Au cours de la campagne, M. Kaczynski, le leader de Droit et justice a publiquement accusé les réfugiés de vouloir imposer la charia en Europe, de répandre des maladies et des parasites et même de … déféquer dans les églises ! Deux autres figures du parti, particulièrement populaires auprès des jeunes et des hommes, se sont alignées sur ces déclarations. On ne compte plus les déclarations aberrantes : le véritable but d’Angela Merkel serait de déplacer les musulmans allemands vers l’Est, tandis que le viol ferait partie de la destinée des femmes. L’extrême droite polonaise, fière de ce discours décomplexé, n’hésite pas à se détacher complètement du monde réel. Toute rationalité est mise à distance, seule importe la conquête du pouvoir.

Comment en est-on arrivé là ?

L’intégration de la Pologne dans le système capitaliste mondial a abouti. Son intégration politique dans l’Union Européenne s’est déroulée sans problème. Or, l’idée que l’intégration dans le système capitaliste global impliquait d’adopter les principes de la démocratie libérale est devenue obsolète. Nombreux sont les pays qui ont adopté d’autres formes de gouvernement et maintiennent leur légitimité politique autrement, sans pour autant renoncer à l’économie de marché ou être mis au ban du marché mondial. Nul besoin des ressources colossales de la Russie, ni même de la richesse de la Turquie, pour y parvenir.

Orbán a démontré qu’un petit pays, relativement pauvre, en plein cœur de l’Europe, pouvait établir un régime autoritaire, nationaliste, sans pluralisme politique et abolir le contrôle démocratique et le capitalisme d’État. Les pays d’Europe centrale, à l’instar de la Pologne, sont particulièrement réceptifs à ce discours. Il faut également prendre en compte un certain nombre de faits importantes au sujet de la démocratie établie en Pologne après 1989. Contrairement aux démocraties d’Europe de l’Ouest, le régime polonais n’a pas été synonyme de gains sociaux ou d’importants mouvements de contestation. Au contraire : l’avènement de la démocratie en Pologne a sonné le glas des protestations sociales et des actions collectives. En même temps que le développement des libertés individuelles[4], l’idée s’est imposée qu’il fallait survivre coûte que coûte dans un environnement très compétitif. Au sein de cette compétition, la plupart des pays échouent : certains échecs sont objectifs, d’autres subjectifs car ils touchent à des aspirations non accomplies. Le gouvernement n’est bien sûr pas resté inactif dans la construction du capitalisme polonais. D’un point de vue idéologique, la « transition » repose sur deux piliers : d’une part l’idée du marché envisagé comme un bien commun, d’autre part le sacre de l’identité nationale, envisagée comme seule forme viable de communauté politique.

L’importance de ces deux piliers est reconnue par la quasi totalité du spectre politique polonais. Pourtant, ils entrent parfois en contradiction, non parce que la nation doit s’opposer au marché mais parce que la nature « véritable » du marché est au service d’intérêts étrangers et financiers.

La plupart des sociologues s’accordent à dire que le « capital social » n’existe pas vraiment en Pologne et soulignent un manque de confiance dans les interactions sociales. D’autres recherches insistent sur la brutalité de la « classe des entrepreneurs » polonais, sans vergogne. Les relations dans le monde du travail étaient violentes bien avant que le travail ne devienne massivement précaire. L’éducation a connu un bond sans précédent : le nombre de diplômé a triplé entre 2002 et 2013. Bien souvent, les diplômés paient pour leurs études mais ne parviennent pas à trouver des emplois qui correspondent à leur niveau de qualification, à la fois parce que le marché ne peut pas leur en pourvoir, mais également parce que le niveau de leurs études n’est pas satisfaisant.

Beaucoup de ceux qui trouvent un travail sont extrêmement déçus. Certains paient leurs emprunts hypothécaires en francs suisses, ce qui devient de plus en plus difficile. Ceux qui parviennent encore à payer ont du mal à finir le mois. Au bas de l’échelle sociale, les femmes parviennent à faire des études supérieures et sont plus mobiles mais se heurtent au conservatisme des hommes. Les plus mécontents sont sans nul doute les membres de la classe moyenne. La base la plus solide de l’électorat d’extrême droite vient du Sud et de l’Est de la Pologne, des régions fortement marquées par la religion et moins développées économiquement. Mais le mécontentement gagne également les villes. Cela suffit à changer la donne.

Ne négligeons pas l’idéologie. Le discours nationaliste, religieux et conservateur ainsi que le révisionnisme anti-communiste sont solidement implantés dans la culture polonaise. L’Institut de la Mémoire nationale, chargé de réviser l’histoire politique du pays, dispose d’un budget deux fois plus important que l’Académie des Sciences, institution scientifique multidisciplinaire de renom. Et le discours nationaliste n’est plus en vogue uniquement au sein des milieux politique. Même les groupes de hip-hop s’y mettent !

La crise des réfugiés a joué un rôle important dans les dernières élections. Plusieurs sondages affirment que les jeunes sont particulièrement xénophobes. Plus la personne interrogée est jeune, plus elle est susceptible de s’opposer à l’entrée des réfugiés, en particulier musulmans. Les jeunes sont également de fervents opposants au droit l’avortement. Même si le prisme générationnel n’est pas toujours pertinent, ce tournant ultra-conservateur est incontestable. Le passage du régime communiste à la démocratie est devenu le fossoyeur de cette même démocratie.

Par Michael Kozlowski, Le Monde Diplomatique, Pologne

[1] Pour remettre en perspective, la fortune de Jan Kulczyk, le plus gros oligarque polonais, s’élevait à 3,5 milliards d’euros. Une bagatelle si l’on compare à la richesse de Rinat Achmetov, de l’Ukraine voisine (pourtant bien plus pauvre), et deux fois moins que la fortune du Tchèque Petr Kellner.

[2] En réalité, la Pologne fait partie des pays européens qui ont le taux d’imposition le plus bas (environ 30% du PIB). Néanmoins, la répartition de ces taxes est déséquilibrée et repose en grande partie sur les pauvres.

[3] Premier ministre hongrois d’extrême droite, qui s’est particulièrement fait remarquer cet été pour ses déclarations xénophobes et sa politique ultra-répressive contre les réfugiés.

[4] Il faut noter que, même si le droit à l’avortement a été interdit aux femmes polonaises en 1993, le taux de fertilité des femmes polonaises a continué à s’effondrer, pour se stabiliser à 1.3 enfants par femme, le taux le plus bas de la planète.

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