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Le biologiste Didier Musso dénonce: l'épidémie de zika était prévisible depuis 2014

Publié par Le Nouveau Paradigme sur 3 Février 2016, 10:54am

Catégories : #Santé

 

Le docteur biologiste Didier Musso est amer. Durant deux ans, en 2013 et en 2014, il a combattu le virus Zika en Polynésie française en tant que directeur du pôle de recherche des maladies émergentes de l'Institut Louis Malardé. Il a recensé des cas de microcéphalie et de syndrome de Guillain-Barré. L'OMS le consulte, mais pas les autorités sanitaires françaises. Il a choisi de s'exprimer dans Le Point.fr, délivrant ses recommandations pour combattre au mieux l'épidémie dans les départements et territoires d'outre-mer.

Quand la Polynésie française a été frappée en 2013-2014, avez eu le sentiment d'être soutenu ?

Didier Musso : L'épidémie est passée inaperçue en métropole si on la compare, par exemple, au retentissement médiatique de l'épidémie de chikungunya qui a touché l'île de La Réunion quelques années auparavant. Nous nous sommes « débrouillés » tout seuls pour isoler le virus, mettre au point les tests diagnostiques, prendre en charge les patients, faire face aux premières complications sévères que nous n'attendions pas. Quand on habite à l'autre bout du monde, on a l'habitude de faire face. Comme disait Jacques Brel enterré aux îles Marquises, « gémir n'est pas de mise aux Marquises ». C'est valable pour l'ensemble de la Polynésie, on compte surtout sur nous-mêmes. On regrette toutefois le faible soutien apporté par les autorités françaises.

Il y aurait eu une réunion d'experts il y a peu au ministère de la Santé. Avez-vous été convié ?

Je n'ai jamais été invité, pas plus que par le Haut Conseil de la santé publique qui a émis des recommandations officielles pour la prise en charge des personnes atteintes par Zika en 2015. Pour être franc, les autorités françaises ne demandent absolument pas l'avis des gens qui ont déjà vécu ces problèmes. C'est un peu surprenant. Ça pourrait quand même un peu les aider à mettre en place des recommandations qui seraient un peu plus adaptées. Nos contacts en France se limitent quasi exclusivement aux équipes de l'Institut Pasteur et de l'IHU Méditerranée Infection de Marseille.

Quelles sont vos recommandations ?

Les autorités recommandent un suivi des femmes enceintes ayant manifesté des symptômes du Zika durant leur grossesse. Mais la recommandation devrait concerner toutes les femmes enceintes puisque, dans 80 % des infections, il n'y a pas de symptôme. Pourtant, les conséquences dramatiques pour l'enfant sont les mêmes. S'est-on préoccupé de la façon de mettre en place ce suivi dans les Antilles et en Guyane ? Si, en métropole, les gens consultent dès qu'ils ont des symptômes, chez nous ou en Amazonie, la population ne va pas consulter parce qu'elle a de la fièvre ou quelques boutons.

Il faudrait également s'assurer que les territoires touchés puissent faire face aux syndromes de Guillain-Barré, qui nécessitent le plus souvent une prise en charge en réanimation. Durant l'épidémie en Polynésie française, nos services de réanimation ont été à la limite de leur capacité ; quelques cas de plus et la situation aurait été catastrophique.

Ensuite, il faut suivre les enfants nés de mères infectées ou potentiellement infectées, car des complications tardives, pas forcément décelables à la naissance, sont possibles, comme cela est le cas pour d'autres agents infectieux.

Dès 2014, était-il prévisible que l'épidémie se propagerait dans le reste du monde ?

Nous l'avions écrit en 2014 dans la revue Clinical Microbiology and Infection. Je cite : « Nous pensons que la circulation du virus Zika dans d'autres régions du Pacifique et probablement au-delà est fortement probable. Le fait que de sévères complications puissent survenir souligne la nécessité de renforcer la surveillance de ce virus émergent et, dans l'éventualité d'épidémies, de mettre en place des protocoles stricts de surveillance des complications neurologiques (syndromes de Guillain-Barré) ou d'autres complications. »

En 2015, nous avions encore écrit dans la revue The Lancet que plus de la moitié de la population mondiale vivait dans des zones infestées par des moustiques qui peuvent transmettre le Zika et que ce virus avait le potentiel pour devenir un problème global de santé publique, au même titre que les virus de la dengue ou du chikungunya.

Dès aujourd'hui, La Réunion et Mayotte doivent se préparer à une épidémie de Zika.

Dès 2014, l'OMS et les pays potentiellement concernés auraient-ils dû prendre des mesures préventives ?

Il serait prétentieux de notre part de répondre oui. Pour toutes les maladies transmises par les moustiques, la problématique est la même : diminuer les populations de moustiques. C'est valable pour le Zika, le chikungunya, la dengue, le paludisme, la fièvre jaune...

La microcéphalie et le syndrome de Guillain-Barré peuvent-ils aujourd'hui être totalement imputables à Zika ? Comment s'en protéger ?

Les travaux menés récemment en Polynésie montrent que le lien entre Zika et Guillain-Barré est quasi certain, de plus en plus de données tendent à montrer que le lien avec la microcéphalie l'est aussi. La seule façon de se protéger est d'éviter les piqûres de moustique pour ne pas s'infecter, principalement pour les femmes enceintes qui vivent en zone de circulation du Zika.

Peut-on imaginer que d'autres pathologies se révèlent à plus ou moins long terme ?

Oui, on ne peut savoir si on découvrira de nouvelles complications, mais cette éventualité n'est surtout pas à écarter. Personnellement, je m'y attends. Il est illusoire de penser que l'on a déjà fait le tour des complications possibles pour une maladie qui a émergé depuis à peine trois ans. On a déjà relevé des atteintes oculaires et auditives. Il faut donc mettre en place un suivi à court et moyen terme.

Quels sont vos besoins ?

Renforcer la collaboration avec les pays du Pacifique, d'une part, pour sa population qui est isolée et, d'autre part, car c'est une porte d'entrée de pathologies exotiques pour la métropole. Nous avons besoin de fonds pour financer nos travaux, l'expérience du Zika a montré que ces travaux peuvent être utiles à la communauté médicale internationale.

le point

VIDÉO. Le grand spécialiste du virus, le docteur Didier Musso, regrette que, si l'OMS le consulte, ce ne soit pas le cas des autorités sanitaires françaises. PROPOS RECUEILLIS PAR GWENDOLINE DOS SANTOS ET FRÉDÉRIC LEWINO

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