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1939, quand la France internait 500 000 réfugiés

Publié par Le Nouveau Paradigme sur 11 Mars 2016, 18:25pm

Catégories : #Société

 

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Incapable de répondre à l’afflux de réfugiés, l’Union européenne voit des dizaines de milliers de personnes se masser à ses frontières dans des conditions terribles. Sur son propre sol, la France ne fait guère mieux. De Sangatte hier à la jungle de Calais ou à Grande Synthe aujourd’hui, sa gestion des camps de migrants et de réfugiés est insuffisante depuis quinze ans : salubrité inexistante, sécurité hasardeuse, dignité oubliée, « solutions » sans lendemain… Un drame qui rappelle le triste précédent de la guerre civile espagnole.

1936-1938 : l’engagement humanitaire faute d’engagement militaire

Après l’Italie en 1922 et l’Allemagne en 1933, l’Espagne est en passe de basculer à son tour vers un régime dictatorial lorsque la guerre civile y éclate en 1936, opposant le camp républicain aux troupes du général Franco. La France du Front Populaire, après avoir hésité à s’engager en faveur de sa République sœur, renonce sous la pression britannique et d’une partie de son propre camp.

Elle s’engagea en revanche dans une politique d’accueil. Tandis que les pouvoirs publics recensent les zones capables d’accueillir des familles entières Beaucoup sont épuisés, mal nourris, privés de tout et offrent un terrain rêvé aux épidémies : diphtérie, typhoïde, rougeole… La société civile s’organise – du moins en partie : les Français sont eux-mêmes divisés sur l’attitude à adopter. Aux partisans d’un accueil fidèle aux traditions républicaines s’opposent ceux qui voient dans l’afflux espagnol une invasion. Paris adopte une attitude tout aussi ambiguë : son soutien logistique et administratif s’accompagne d’une incitation au rapatriement de plus en plus pressante pendant les deux premières années de la guerre civile. Sur 150 000 réfugiés environ arrivés entre 1936 et 1938, seul un petit tiers est encore sur le sol français fin 1938.

Alors que la défaite des Républicains espagnols se fait de plus en plus probable, le gouvernement de Daladier légalise en novembre 1938 l’internement des étrangers «indésirables» - c’est le terme employé.

Il ne va pas tarder à servir.

1939 : la Retirada jette 500 000 Espagnols sur les routes

Au tout début de l’année 1939, les troupes franquistes soutenues par l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste envahissent la Catalogne, ce qui solde le sort de la République et lance des centaines de milliers d’Espagnols sur les routes : membres des Brigades internationales, civils, débris de l’armée républicaine, femmes, enfants… Harcelés par les troupes franquistes,  ils se dirigent vers des frontières françaises pourtant fermées. C’est la Retirada, la retraite. Elle vire à l’exode.

Après avoir cru pouvoir négocier avec Franco la constitution d’une zone neutre, Daladier finit par ouvrir la frontière fin janvier. En trois semaines, 500 000 réfugiés arrivent en France dont un tiers de femmes, d’enfants et de vieillards. Complètement dépassée, la France s’organise dans l’urgence au cours d’un hiver particulièrement dur. Paris envoie l’armée, dix régiments tout de même. Il faut à tout prix contrôler, cantonner, identifier et surveiller les éléments perturbateurs, jugés trop politisés. Les familles sont souvent séparées : femmes, vieillards et enfants sont expédiés loin des Pyrénées tandis qu’on cherche à regrouper les hommes de moins de 50 ans. 260 000 personnes sont hébergées dans l’urgence dans les Pyrénées-Orientales, un département qui compte moins de 240 000 habitants. Les autres partent vers les Pyrénées-Atlantiques ou sont réparties plus loin encore.

Camps de fortune et trous dans le sable

Dans les premiers temps, on ne fait que regrouper. Sur certaines plages apparaissent ces« camps de sable et de vent », pour reprendre l’expression du poète et sculpteur Manolo Valiente : on se protège du froid en… creusant des trous dans les plages du Roussillon - bien heureux quand l’armée accepte de louer quelques couvertures.

Petit à petit, quelques tentes arrivent ; des camps de fortune sont improvisés à la hâte. Plus tard, des baraquements en dur standardisés apparaissent, dortoirs de trente mètres de long sur six de large, souvent construits par les réfugiés eux-mêmes malgré leur état d’épuisement. Ils accueillent des émigrés traités comme des prisonniers de guerre. Comme ces derniers, ils sont soumis à une stricte discipline militaire, ponctuée par l’hymne au drapeau tricolore, les rassemblements et les défilés au pas.

Reste que la réalité est là : ceux qui furent les premiers à combattre le fascisme en Europe sont traités comme des indésirables. Qualifiés de « miliciens » par la France, ils sont coupés du monde et internés dans des camps strictement fermés, sous étroite surveillance : Agde, Argelès-sur-Mer, Le Barcarès, Collioure, Sept Fons ou Gurs, l’un des pires.

Campagnes de haine

La presse de droite et d’extrême droite présente les réfugiés comme une bande de dangereux criminels et de fuyards, soit à peu près le discours actuel d’une partie de la classe politique. Dans le journal d'extrême-droite Gringoire, un article évoque les « torrents de laideur » que forment les « grandes gueules anarcho-marxistes »», les « bêtes carnassières de l’Internationale », « la tourbe étrangère », et « la lie des bas-fonds et des bagnes ».

Dans le même registre, Candide fait fort et parle des réfugiés comme d’envahisseurs : « la lie de l’anarchie mondiale, toute la pègre de Barcelone, tous les assassins, les bourreaux, tous les Thénardier de l’émeute, font irruption sur le sol français ». Et de lancer au gouvernement : « l’armée du crime est en France. Qu’allez-vous en faire » ?

On accuse les réfugiés de dévaster les campagnes, de plomber les finances de la France et de faire planer sur elle des menaces d’épidémie. Soit très exactement les thèmes agités par certains politiques aujourd’hui, FN en tête.

Conditions d’hébergement déplorables

À ces insultes, à l’humiliation d’être traités en suspects s’ajoutent des conditions matérielles toujours difficiles, parfois atroces. Les camps sont entourés de barbelés. Pas de cantine, pas des centres de soins. On nourrit les internés en leur lançant du pain par-dessus les barbelés. Beaucoup doivent se contenter de boire de l’eau de la mer. Traités comme des prisonniers de guerre, ils sont soumis à une discipline militaire, ponctuée par l’hymne au drapeau tricolore, les rassemblements et les défilés du dimanche. On meurt parfois de froid et de faim, comme à Rivesaltes. La saleté, la maladie, la promiscuité et le sentiment de claustration règnent. Les rat, les puces et les poux envahissent tout, les toilettes sont rares, la paille manque sur les couchettes.

Internés, ces réfugiés sont traités comme des coupables, bien souvent gardés par des troupes coloniales – des spahis – à qui la France confie le sale travail de veille sur ces camps de concentration – expression très officielle qu’il ne faut en aucun cas confondre avec les camps nazis. Ces camps-là ne furent jamais des camps de la mort. Des prisons honteuses en revanche, des lieux où on traita des victimes en coupables, oui.  C’est déjà pas mal.

Des camps aux maquis

À la fin de l'année 1939, les très lourdes incitations au départ – il n’y en eut pas de forcés, sauf exception – portent leur fruit. Des 500 000 Espagnols arrivés en janvier et février, seuls 150 000 sont restés en France. Beaucoup sont repartis en Espagne, en dépit de l’arrivée au pouvoir de Franco. D’autres sont partis au Mexique – 20 000 tout de même.

6 000 s’engagèrent dans l’armée française fin 1939, en particulier dans la Légion étrangère. Certains rejoignirent les premiers maquis après la défaite de 1940. Ces anciens de la guerre civile apportèrent leur expérience de combattants à la Résistance, surtout dans le Sud-ouest et le Massif central. Capturés par les Nazis, les « Rotspanieren » (« espagnols rouges ») étaient le plus souvent exécutés ou déportés. 7 300 furent expédiés à Mauthausen où ils moururent pour la plupart.

Une dernière chose : la première compagnie de la 2e DB de Leclerc à atteindre l’Hôtel de Ville de Paris, le 24 août 1944, avait des chars baptisés Gualajarra ou Terruel. On l’appelait la "Nueve", la 9e. 146 de ses 160 hommes étaient des Espagnols, pour la plupart anarchistes.

Tous arrivés en France en 1939.

 

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