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Cévennes : un scandale sanitaire enterré depuis trop longtemps

Publié par Le Nouveau Paradigme sur 6 Mars 2016, 18:08pm

Catégories : #Environnement

REPORTAGE - Dans les Cévennes, les habitants de plusieurs communes situées près d'anciens sites miniers présentent des taux inquiétants de métaux lourds dans l’organisme. 

Cévennes : un scandale sanitaire longtemps enterréLa porte des Cévennes - CC/Flickr/gunger30
 
 

Emilie caresse son ventre rond avec nervosité. Dans quelques semaines, sa fille verra le jour sur des terres contaminées au plomb, zinc, arsenic, cadmium… « Si seulement nous avions su avant d’acheter notre terrain... Mais l’acte de vente ne disait rien. On ne savait même pas qu’il y avait des mines à Tornac », soupire la jeune mère.
 

Des enfants contaminés

Emilie et Julien se sont installés il y a trois ans dans cette petite commune des Cévennes, plantée au milieu d’un décor de roche et de verdure époustouflant de beauté. Ils cherchaient un lieu de vie paisible pour élever leurs deux enfants de quatre et cinq ans, ainsi que le troisième qui se prépare. La zone fait partie des sites protégés : elle est classée Natura 2000. Un petit coin de paradis, pensaient-ils.

C’est un coup de fil qui les a fait déchanter. Celui de l’ARS (Agence régionale de santé),venue leur révéler, en février, les résultats du dépistage organisé dans cinq communes de la région, lorsque l’affaire a éclaté. Dans l’organisme de leurs enfants : des taux en plomb et arsenic « nettement supérieurs aux moyennes ». « On ne peut pas rester ici, on doit partir », lâchent-ils, les traits rompus par l’inquiétude. La veille, ils ont encore découvert une mine, « juste au-dessus de la maison ».

Comme ce jeune couple, une trentaine d’habitants de Saint-Félix-de-Pallières, Tornac,  Thoiras, Générargues et Saint-Sébastien-d’Aigrefeuille ont décidé de porter plainte contre X pour « mise en danger de la vie d’autrui, blessures involontaires et pollution de l’eau ». Tous présentent des taux anormaux de métaux lourds dans le sang et les urines. Les terrains qu’ils habitent sont potentiellement pollués par les résidus des multiples mines creusées dans la ceinture cévenole depuis un siècle, avec des sources d’exposition plurielles : la terre, l’eau, l’air. « L’an dernier, on a mangé quinze kilos de tomates cultivées dans notre jardin, se rappelle Julien. Est-ce c’est ça qui a pu contaminer les enfants ? On veut savoir, on veut comprendre ».


100 ans d'extraction sauvage 

Comprendre quoi ? Que l’industriel, Umicore, ait laissé derrière lui ses trois millions de tonnes de déchets, sans engager la moindre mesure de dépollution après son départ en 1971 ? Que l’Etat n’ait pas diligenté d’enquête avant 2004 afin d’évaluer les risques sanitaires pour les populations vivant à proximité des sites ? Ou encore, que l’administration ait dissimulé les résultats de cette première étude, qui soulevait des risques a minima et déjà si préoccupants ? Les mairies n’ont été mises au courant de ces travaux scientifiques qu’en 2008. Deux ont depuis porté plainte contre l’Etat. La population, elle, a reçu des recommandations pour limiter les risques d’imprégnation en 2014.

A Saint-Félix et dans les communes alentour, les récits amers se multiplient. Celui de Manuel Gomez, dont la maison se situe à quelques centaines de mètres de la mine Joseph, fermée en 1955. Les sédiments ont noirci la terre de son jardin ; il est atteint d’une maladie de la peau. Non loin, il y a Michel Bourgeat, qui a commencé à avoir des soupçons lorsqu’il voyait ses ânesses et ses chiens mourir avant l’âge. Plus tard, c’est sa femme qui est décédée d’un cancer du sein après avoir subi un AVC. Habitante du centre-ville d’Anduze, Marianne Plus se souvient avoir régulièrement emmené ses enfants se baigner dans l’Ourne – elle les a même baptisés dans la rivière. « Mon fils a eu un cancer. On ne peut pas s’empêcher de se poser des questions ».

Parmi tous les  métaux lourds, c’est le plomb qui fait le plus peur. Ce puissant neurotoxique se stocke dans les os et menace en premier lieu les enfants, notamment ceux exposés in utero. Et même si l’exposition cesse, même si les taux redeviennent indétectables dans le sang, il peut se relarguer dans l’organisme à la première fracture. « On en a entendu un paquet, des histoires où des gens développent des problèmes neurologiques après s’être cassé un os », rapporte Maxime Laporte, qui s’amusait, gamin, à grimper sur les amas de sédiments à Saint-Félix

 

"Mêmes mensonges" que le dossier amiante

Ce 25 février, ils se sont donné rendez-vous dans la salle communale jouxtant la mairie de Saint-Félix-de-Pallières. Face à eux, Marie-Odile Bertella-Geoffroy, ancienne juge d’instruction au pôle Santé Publique du Tribunal de Grande Instance de Paris. C’est son premier dossier en tant qu’avocate. Elle y voit de nombreux parallèles avec celui de l’amiante, qu’elle a instruit. « Même silence de l’administration, mêmes dissimulations des industriels. Avec cette procédure, nous allons remonter le temps, dégager les responsabilités ». Elle explique qu’une indemnisation est possible avant la fin d’un éventuel procès, à l’issue par ailleurs incertaine. 

Bien sûr, le lien entre les taux d’imprégnation, les pathologies constatées et l’exposition aux polluants n’est pas avéré – comme souvent dans ce type d’affaire. Les médecins des communes touchées ont eu parfois la puce à l’oreille. « Mais nous sommes très peu formés sur cette question, explique François Simon, médecin retraité de Saint-Félix-de-Pallières. C’est en fin d’exercice que j’ai pu dresser un lien probable entre les insuffisances rénales, les hypertensions, et le passé professionnel de mes patients, notamment les mineurs. »

 

Un dépistage caduque ?

L’ARS reste sur ses gardes et précise que ce lien doit encore faire l’objet d’investigations plus poussées. Un suivi médical sera mis en place, mais la question d’une étude plus vaste de type épidémiologique, menée par ses services et par les agences sanitaires nationales, ne semble pas encore se poser.

L’ARS, qui tient depuis le début une position très ambiguë. Tout comme l’est, d’ailleurs, le dépistage tardif qu’elle a mis en place, et qui ne semble pas avoir suivi le protocole standard du biomonitoring (recherche de marqueurs biologiques de polluants dans l’organisme). Ce dernier aurait exigé un recueil des urines en structure de soins, encadré strictement par des professionnels. En effet, les urines du matin étant plus concentrées que celles de l’après-midi, plusieurs prélèvements auraient dû être effectués. Par ailleurs, il aurait fallu s’assurer du bon propriétaire des urines. Rien de tel n’a été proposé à la population, qui a été invitée à remettre elle-même ses prélèvements urinaires. « On peut considérer que tous les résultats de l’étude sont à invalider », juge le toxicologue Jean-François Narbonne, qui a suivi le dossier de près et mené moult biomonitoring à travers le monde. Contactée, l'ARS n'a pas donné suite à nos appels. 

Pas de preuves, donc, d’un lien entre la pollution environnante et les taux de plomb, cadmium et arsenic enregistrés chez de nombreuses personnes dépistées, parfois à des quantités six, sept, huit fois supérieures aux normes. Anduze, ville vitrine du tourisme local, n’a pas été incluse dans le dépistage, ni dans la zone considérée comme polluée – bien que le tracé fasse l’objet de polémique et qu’un risque ait été soulevé dans plusieurs rapports toxicologiques. « Je crois surtout qu’il y a des personnes qui veulent profiter de la situation pour se faire indemniser », estime le maire de la ville, Bonifacio Iglesias, qui ne « nie pas le risque à Anduze, mais qu’on me le prouve ! ». 

 

Coincés

L’économie locale, qui repose en grande partie sur le tourisme, a déjà commencé à pâtir de ce scandale sanitaire. C’est d’ailleurs la hantise de nombreux habitants, professionnels et élus de la région, qui préfèreraient un moindre bruit autour de cette affaire. Selon le maire d’Anduze, un groupe de douze touristes a annulé son voyage, et plusieurs promesses de vente immobilière ont été retirées.

Dans les communes touchées, les prix des maisons ont chuté. Les habitants qui voudraient vendre pour s’installer ailleurs se retrouvent coincés. Ceux qui n’ont plus l’âge des grands départs se sont résignés ; les autres s’interrogent, comme Emilie. « Vendre, mais à qui ? A une famille qui viendra s’intoxiquer ici, à notre place ? »

 

Décontamination, réduction des risques… quelles solutions ? 

Au-delà de la vérité et d’une éventuelle indemnisation, les riverains espèrent obtenir la dépollution des sites. Un chantier peu probable, si l’on en juge de son coût - des centaines de millions d'euros. A Saint-Félix, 2000 hectares sont saturés en métaux lourds. Poser des géomembranes pour rendre les sols étanches semble plus envisageable, tout comme l’installation de bassins de rétention sur plusieurs étages pour recueillir les résidus qui polluent les cours d’eau.

Plus faciles à entreprendre, des mesures de réduction des risques existent, évoquées par les acteurs locaux. La première consisterait à installer des panneaux alertant sur la pollution, notamment le long des circuits touristiques. Dans certains secteurs, une interdiction de cueillir des champignons, qui absorbent tous les métaux lourds, et de chasser les nombreux sangliers qui se baladent sur les sites permettrait de limiter les risques. Les compétitions de motocross proposées par les sociétés de tourisme semblent particulièrement inappropriées, elles qui soulèvent des nuages de poussières toxiques.

Une autre question des plus épineuses concerne la présence d’une communauté de « teufers », vivant à même le carreau de la mine de Saint-Félix, propriétaire de 32 hectares rachetés à Umicore pour une bouchée de pain. Chaque année, les rave qu’ils organisent réunissent pendant plusieurs jours des milliers de fêtards, qui piétinent les terres polluées. Ces événements augmentent les risques de diffusion de particules et d’incendie toxique. Une logique sanitaire imposerait de cesser toute activité aggravant la situation. Pour autant, ces teufers sont aussi des victimes contaminées par les produits chimiques, et ont droit à une indemnisation à l’image des autres personnes impactées, ainsi qu'à un lieu de vie sécurisé où poursuivre l'organisation de ces rassemblements festifs. 

 

Marion Guérin

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