Réacteurs... en fermer ou pas

Concernant le coût de production de l'électricité, la Cour des comptes, qui dans son rapport annuel publié le 10 février, estime à quelque 1,7 milliard d'euros par réacteur les investissements nécessaires à la rénovation des équipements baptisée « grand carénage », évalue le MWh du parc rénové  entre 63 et 70 euros. Soit plus que le coût actuel du parc amorti, mais nettement moins que celui de l'EPR, attendu aux alentours de 110 ou 120 euros.

Concernant la durée de vie des centrales (dont la plus vieille, Fessenheim, est en fonctionnement depuis 1977), la limite des 40 ans n'est nulle part gravée dans le marbre. En revanche, comme l'a rappelé la ministre elle-même, seule l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a la possibilité d'en autoriser le fonctionnement au-delà. Mais rien ne l'empêche (elle ou le Président de la République), de prendre la décision politique de fermer un certain nombre de réacteurs pour respecter les objectifs de la loi.

Sur ce point, les avis divergent fortement : alors que dans son rapport la Cour des comptes avait estimé que le passage à 50% du mix électrique en 2025 devait conduire EDF à fermer 17 à 20 de ses 58 réacteurs français dans l'hypothèse d'une consommation constante, selon les projets de EDF rappelés par son PDG mi-février « il n'y a pas [de] fermeture [de centrale] prévue dans les dix ans à venir » en dehors de celle de deux réacteurs destinée à compenser l'entrée en service de l'EPR de Flamanville attendue en 2018. Seule une augmentation significative de la consommation permettrait à l'électricien de maintenir sa capacité de production actuelle sans contrevenir à la loi.  Or celle-ci stagne depuis plusieurs années, et malgré les transferts d'usage prévus (dont le principal concerne le développement de la voiture électrique), elle ne devrait pas évoluer de plus ou moins 0,16% par an selon les prévisions de RTE.

En outre, la loi de transition énergétique a vocation à développer les énergies renouvelables, domaine dans lequel la France accuse un retard par rapport à ses objectifs de 23% en 2020 et 32% en 2030.

Surtout, la loi de transition énergétique prévoit de diviser la consommation d'énergie par deux d'ici à 2050 (soit une diminution de 20% en 2030 et environ 15% en 2025), et même si les énergies fossiles devraient être les premières concernées, cela devrait aussi affecter l'électricité.

Que ce soit pour des raisons techniques ou financières, l'export n'est pas une solution pour absorber une éventuelle surcapacité. Les interconnexions qui permettraient d'en accroître la part au-delà des 20% actuels impliquent d'importants investissements, à l'instar des 700 millions d'euros consentis pour la liaison avec l'Espagne inaugurée en 2014. Surtout, cela ne ferait qu'aggraver la situation de surcapacité de production qui affecte aujourd'hui l'ensemble de l'Europe de l'Ouest et entraîne les prix bas dont souffrent les opérateurs, à commencer par EDF.

Des options insuffisamment chiffrées

Au-delà des autorisations réglementaires et des décisions politiques, les différentes options ne représentent pas le même coût pour l'opérateur, son principal actionnaire l'État (à 84%), et donc le contribuable. Prolonger la durée de vie des centrales s'accompagne d'investissements chiffrés par EDF à 55 milliards d'euros sur 10 ans, et à 100 milliards d'euros sur 15 ans par la Cour des comptes. En fermer une vingtaine génèrerait des économies de maintenance estimées entre 25 et 35 milliards, mais s'accompagnerait de frais de démantèlement qui n'ont pour l'heure pas été précisément calculés. Selon un rapport de la Commission européenne sur le nucléaire européen, si la Grande-Bretagne et les Pays-Bas ont respectivement provisionné 100 % et 94 % des frais et l'Allemagne 83%, la France aurait un taux de couverture de ces frais de démantèlement de 31%, seulement.

Dans le chapitre de son rapport consacré à la maintenance des centrales nucléaires, la Cour des comptes constate qu' « aucune évaluation n'a encore été réalisée, ni par l'État ni par EDF, sur les conséquences économiques potentielles » d'un passage à 50% de nucléaire dans le mix électrique français. Elle a d'ailleurs demandé à l'État d'évaluer l'impact économique, social et environnemental de la Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE).

Ce texte très attendu a vocation à transcrire concrètement les objectifs de la loi, en fixant des trajectoires d'évolution de la consommation et de la production d'énergie par filière (nucléaire, énergies renouvelables, gaz, etc.) pour 2018 et 2023, puis à cinq et dix ans. Si Ségolène Royal a annoncé mi-novembre des objectifs concernant les différentes énergies renouvelables, la publication de la PPE complète n'en finit pas d'être reportée. D'abord prévue avant la fin de l'année 2015, elle a été annoncée par la ministre pour fin février...

D'ici là, la distillation d'annonces parcellaires telles que celle de ce week-end ne fait qu'accroître la tension sur le sujet du nucléaire, même s'il y a peu de chances que les promoteurs français des énergies renouvelables aillent jusqu'à imiter les coopératives belges, néerlandaises et luxembourgeoises du secteur qui, dénonçant une aide d'État illégale, ont formellement déposé plainte ce lundi auprès de la Commission européenne contre la prolongation des centrales nucléaires belges de Doel et Tihange.

 

 

 

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