Le Nouveau Paradigme

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En agriculture, les micro-fermes ont un très grand avenir

Publié par Le Nouveau Paradigme sur 26 Octobre 2016, 18:02pm

Catégories : #Environnement

Alors que le modèle agricole dominant pousse à l’agrandissement des exploitations et au recours systématique aux produits phytosanitaires, les micro-fermes, comme celle du Bec Hellouin, représentent une alternative viable. C’est ce que détaille l’agronome François Léger.

François Léger est chercheur au sein d’une unité mixte Inra/ AgroParisTech dédiée à l’agriculture urbaine. De 2011 à 2015, il a coordonné une étude sur la « performance économique du maraîchage biologique en permaculture » à la ferme biologique du Bec Hellouin, située dans l’Eure.

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François Léger.


Reporterre — Il y a un an, vous publiiez une étude sur la viabilité économique des micro-fermes, à partir d’un travail de terrain de quatre ans à la ferme du Bec Hellouin. C’est un champ de recherche peu commun… Comment l’idée vous en est-elle venue ?

François Léger — La logique générale de développement de l’agriculture va dans le sens de l’agrandissement des exploitations et des économies d’échelle, via notamment un recours systématique aux produits phytosanitaires. Depuis le début de ma carrière, je m’intéresse aux alternatives en matière d’agriculture : dans quelle mesure d’autres mondes sont-ils possibles ? Un jour, j’ai rencontré fortuitement les porteurs du projet du Bec Hellouin, dans l’Eure, Charles et Perrine Hervé-Gruyer. Nous avons eu une discussion autour de l’efficacité économique des systèmes agricoles de petite taille.

Mon but, avec ce travail sur la ferme du Bec Hellouin, était de m’interroger sur cette homogénéisation, cette standardisation de la notion de progrès agricole. Il faut montrer qu’il n’y a pas qu’un modèle possible, diversifier les points de vue. Ensuite, les micro-fermes permettent de repenser la place d’une agriculture dans un contexte où le foncier est restreint : en ville ou dans certaines zones peuplées. Dans ce sens, elles ont un avenir certain.

L’étude sur la ferme du Bec Hellouin s’inscrit ainsi dans une recherche plus globale sur les micro-fermes maraîchères. Nous continuons ainsi à travailler sur d’autres fermes, en enrichissant et en complétant les résultats obtenus au Bec.


De l’étude réalisée au Bec Hellouin, on a surtout retenu qu’il est possible pour un paysan de vivre de son travail avec une surface de 1.000 m2. Mais ces résultats font aujourd’hui débat : beaucoup estiment qu’il est impossible de vivre avec si peu de terres. Qu’en dites-vous ?

L’étude a porté sur 1.000 m2 de surface cultivée, isolée du reste de la ferme (qui compte 12 hectares au total, dont une majorité de forêt). Sur ces 1.000 m2, nous avons comptabilisé toutes les heures de travail effectuées et nous avons mesuré la performance économique. Les surfaces nécessaires sont certainement supérieures à 1.000 m2 : il faut des espaces supplémentaires pour les bâtiments, des terres non cultivées pour la gestion de la fertilité. Le cas du Bec Hellouin ne permet pas de tirer des conclusions sur ce dont on a besoin pour vivre. Cependant, les recherches que nous menons sur d’autres micro-fermes semblent corroborer ces résultats. Mais il y a eu une grande incompréhension autour de la publication de nos résultats, car nombre de personnes sont à la recherche de recettes : dites-nous comment faire !

Personnellement, je ne veux pas que la ferme du Bec Hellouin devienne le modèle unique. Je combats l’idée selon laquelle il pourrait y avoir des systèmes types. L’industrialisation de l’agriculture s’est justement faite via la promotion de systèmes standardisés. Par contre, il y a des principes, des « métarègles », des points de vigilance qui permettent de mettre en place une activité agricole viable sur de très petites surfaces, et c’est cela qui m’intéresse. Il faut créer des systèmes qui mettent en œuvre ces principes, mais en les réinterprétant, à partir des spécificités locales de tous types (commerciale, climatique, agronomique, sociale).


Et quels sont ces principes ?

La ferme du Bec s’inspire des principes de la permaculture : pas de produit phytosanitaire, peu de mécanisation, une grande diversité de production, l’association de cultures, l’agroforesterie (vergers maraîchers).

Au-delà de ces principes, l’un des premiers enseignements, c’est que dans l’arbitrage entre taille de la mise en culture, forces disponibles et marchés à couvrir, les gens ont souvent tendance à aller vers des surfaces trop importantes, qu’ils ont du mal ensuite à entretenir et à valoriser. La conclusion de cette étude, c’est qu’il faut savoir faire petit, mais très bien tenu, très bien pensé. Quand on veut en faire trop, on se retrouve souvent à ne plus pouvoir maîtriser son affaire.

Au Bec Hellouin, les fermiers cherchent à avoir une production très élevée sur ces petites surfaces, sans intrants chimiques. Cela passe principalement par un accroissement de la densité des plantes sur la surface cultivée (plus de végétaux au mètre carré), ce qui suppose un travail exclusivement manuel. Quand on opte pour un travail mécanique, il faut adapter l’espace en conséquence, par exemple en laissant de grandes allées pour le tracteur. Optimiser l’espace au maximum donc, mais aussi maximiser le nombre de cultures différentes au cours de l’année, en réfléchissant à leur succession, aux associations de plantes (cultures hautes, comme les arbustes, et cultures basses, comme les courges).


Mais pour faire tout ça, il faut de la main-d’œuvre ! Votre étude conclut à un revenu agricole net mensuel de 900 à 1.570 € pour 43 h de travail hebdomadaire. Au Bec Hellouin, ce temps de travail est effectué par de nombreuses personnes, dont des stagiaires.

Nous avons mesuré les heures de travail de tout le monde. Et cette quantité d’heures travaillées correspond grosso modo à un équivalent plein temps. Ensuite, il est évident qu’il y a des tâches que l’on fait plus commodément à plusieurs que tout seul. Il y a des choses que l’on fait bien parce qu’à un moment, on a une force de frappe plus importante (les récoltes, la construction d’un bâtiment).

Les travaux complémentaires que nous menons dans d’autres fermes donnent là encore des résultats assez proches en termes de revenus, avec des configurations de main-d’œuvre différentes. Ce sont souvent des couples, où l’un des partenaires a une autre activité, ou une personne seule avec une aide saisonnière (stagiaires, woofing). Globalement, on a une fourchette de 1,3 à 2,5 ETP [équivalent temps plein] pour cultiver 1.000 m2. Ce sont des moyennes très proches de celle des maraîchers diversifiés « classiques », sauf que les surfaces cultivées sont beaucoup plus faibles. On peut donc vivre correctement sur des surfaces qui sont considérées comme non viables par l’agriculture conventionnelle.

La dimension non-monétaire et l’ancrage social jouent un rôle fondamental dans ce type de système. Ce sont des clés du succès. D’abord, parce que la commercialisation en circuits courts (vente directe, Amap) garantit de meilleurs revenus. Les maraîchers s’en sortent bien mieux s’ils s’intègrent dans un réseau de proximité, des consommateurs bien sûr, mais aussi des gens qui partagent les mêmes valeurs et qui vont apporter bénévolement des ressources : le voisin qui sait souder, ceux qui viennent aider pour les semis... Les gens y arrivent moins bien s’ils sont seuls dans leur coin. La réussite d’un projet dépend donc en partie de la capacité des agriculteurs à démonétariser un certain nombre de ressources par la construction de lien social.


La ferme du Bec Hellouin tire une grande partie de sa rentabilité économique des formations au coût élevé (100 € environ la journée)…

Oui, la ferme du Bec Hellouin ne vit pas que de l’agriculture, elle vit aussi des formations et d’autres productions. Mais lors de l’étude, on a essayé de se départir des autres activités pour ne considérer que la composante agricole.

Après, il existe un besoin fort de formation. Comme je l’ai déjà dit, une micro-ferme est un système particulier, unique, adapté aux conditions locales. Pour ceux qui s’installent, l’invention d’un tel modèle singulier, en s’inspirant d’autres modèles déjà existants, impose un coût d’apprentissage très élevé. Il faut tester, expérimenter, ou se former, ce qui reste cher. Comment penser, faciliter ces apprentissages ? Je pense qu’il faut une adaptation de l’offre dans les centres de formation publics, pour ce type de fermes.


Vous menez depuis plus de deux ans des études complémentaires. Que vous apprennent-elles ?

Les travaux en cours donneront lieu à une soutenance de thèse en décembre prochain. Le doctorant, Kévin Morel, s’est rendu notamment en Angleterre, à Londres, pour étudier l’agriculture urbaine. Les premiers résultats vont dans le même sens que ceux obtenus à la ferme du Bec Hellouin : vivre correctement avec de petites surfaces, c’est possible, et cela passe notamment par une utilisation intensive de l’espace cultivé et une intégration sociale forte.

 Propos recueillis par Lorène Lavocat


Reporterre

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