La sanction est lourde : six mois ferme, expulsion à sa sortie de prison et interdiction du territoire pendant dix ans à l’issue. Ouahid, un Marocain de 22 ans, a été condamnée mercredi en comparution immédiate par le tribunal correctionnel de Senlis (Oise) pour avoir consulté un «site djihadiste» à 212 reprises, rapporte le Parisien. Le site en question, selon le tribunal de Senlis contacté par Libération, n’est autre que Jihadology.net, tenu par… un chercheur américain spécialiste du sujet, travaillant pour un think-tank, le Washington Institute for Near East Policy. Ce projet, que l’universitaire Aaron Y. Zelin présente comme personnel, consiste à rassembler la production de propagande des groupes jihadistes.

«Travail académique»

Selon le récit de l’audience fait par le Parisien, le prévenu a tenté de se justifier : «Je suis arrivé sur ce site par un lien Twitter d’un journaliste de France 24», en l’occurrence Wassim Nasr. Ce dernier, spécialiste des mouvements jihadistes, a réagi sur Twitter en soulignant le «remarquable travail académique» fait par Jihadology.net. Pour la procureure, visiblement peu familière du sujet, «ce site prône la guerre sainte et demande à s’engager pour devenir un héros.»

Le profil du prévenu n’a sans doute pas joué en sa faveur : fiché S (un dispositif qui permet aux services de renseignement de connaître les déplacements d’individus), assigné à résidence depuis quelques mois, il avait emprunté la route des Balkans pour se rendre en Turquie en 2015, avant d’être expulsé en Grèce. Lors d’une perquisition administrative, les policiers ont mis la main sur son téléphone portable, dont l’historique de navigation internet a révélé les consultations de Jihadology.net.

«Loi de circonstance»

Depuis l’introduction de ce délit dans le code pénal, en juin, une douzaine de condamnations a été prononcée. L’avocat de Ouahid, Julien Amoyal, dénonce une «loi de circonstance à l’application particulière» : «Les journalistes font leur travail et mettent à disposition des informations pour lesquels les lecteurs peuvent se retrouver devant les tribunaux.» La loi exempte en effet de sanction ceux qui consultent «de bonne foi» ces sites, soit les journalistes, chercheurs, policiers etc. Contrairement aux principales infractions terroristes, ces affaires ne sont pas centralisées au TGI de Paris, dont les magistrats ont une meilleure connaissance du jihadisme, et sans doute l’habitude de lire Jihadology.net.

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