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Au Japon, discrètes poupées en silicone soumises à leurs époux

Publié par Le Nouveau Paradigme sur 13 Janvier 2017, 23:19pm

Catégories : #Société

Les poupées en silicone sortent des ateliers Orient Industry - Orient Love Doll<br />
 
Les poupées en silicone sortent des ateliers Orient Industry - Orient Love Doll
 
http://www.orientlovedoll.com/home

Au Japon, certains hommes vivent avec de coûteuses poupées, imitant des jeunes filles. Elles sont l’objet de tous leurs soins et de leur amour. La chercheuse-blogueuse française Agnès Giard consacre un livre passionnant au phénomène, consacré par le prix Sade 2016

Entre 1000 et 3000 poupées de l’amour sont vendues chaque année au Japon. A ce propos, ne dites pas qu’elles sont «vendues» à leurs propriétaires. On ne les achète pas, on les «épouse». Tout est fait pour leur donner l’apparence de la vie. S’il s’agit d’un produit de «niche», la love doll n’en dessine pas moins, pour Agnès Giard, anthropologue et chercheuse française, les contours de la société japonaise dans son ensemble. Il permet de comprendre la vision nippone de l’érotisme, du couple, et d’une société trop contraignante. Mais le phénomène touche désormais aussi l’Occident.

Le Temps: Qui sont les clients de Love Doll, appelées «rabu dôru» en japonais?

Agnès Giard: On imagine des célibataires frustrés qui reportent leur excitation sur des poupées… C’est inexact. Il y a 13,6 millions de célibataires au Japon, or il ne se vend guère plus de mille poupées par an. Le profil du client n’est pas celui d’hommes souffrant de solitude mais au contraire de personnes qui font le choix de rester seuls par ce qu’ils jugent que le fait d’être en couple avec une vraie femme est impossible, dans une société aussi rigide et contraignante que la société japonaise. Du moment qu’il est en couple, un Japonais doit se marier, avoir des enfants, et devenir salarié d’une grande entreprise. L’homme sacrifie sa vie de couple à sa carrière. La femme, elle, sera cantonnée au rôle de mère. Elle devra renoncer à travailler. Une femme mariée qui travaille empêche son mari de progresser dans sa carrière, car elle le prive de promotion, réservée aux hommes qui ont un foyer à soutenir. C’est un carcan terrible pour le couple. Les gens qui achètent des love doll sont des «otaku», qui refusent de fonder un foyer, à la fois par refus des normes et par inadéquation avec la machine à broyer de la compétition. Ils ne veulent pas reproduire le modèle qui a rendu leurs parents malheureux. Ils ne seront peut-être pas plus heureux avec une love doll, mais avec elle, au moins, la vie prendra l’allure d’un jeu, presque sacrificiel. Ils veulent se consacrer à un objet «d’amour pur».

- Pourquoi cette obsession pour la jeunesse, chez les love doll?

Un désir d’humain, Les «love doll» au Japon, Editions Les Belles Lettres. 375 p, Paris 2016
Un désir d’humain, Les «love doll» au Japon, Editions Les Belles Lettres. 375 p, Paris 2016

Agnès Giard: Certaines semblent basculer dans la pédophilie… Cette esthétique «néoténique», avec de grands yeux, un grand front, une petite bouche et un petit menton, est celle de l’enfance. Elle suscite, chez celui qui la regarde, un sentiment protecteur. L’aspect enfantin de la poupée garantit sa parfaite capacité à n’être rien d’autre qu’un miroir. On peut y projeter ce qu’on veut, car elle reflète l’entièreté des possibles. En étant si jeune, elle n’est rien. Ces petites filles, scandaleuses, choquent aussi au Japon. Les utilisateurs de poupée jouent sur la corde sensible du tabou. C’est pour cela que l’on touche, il me semble, à un phénomène de la contre-culture. Les possesseurs de love doll semblent nous dire: vous nous imposez une société dans laquelle nous n’avons pas la possibilité d’être heureux et de nous réaliser, alors nous fuyons dans l’impossible, dans l’illusion. Si les poupées sont si jeunes, la relation n’en paraît que plus irréelle. Cette esthétique correspond au rejet de l’ici-bas, par les otaku. C’est très mélancolique. Bien sûr, ce n’est qu’une frange de la société, pourtant elle exprime un sentiment d’impuissance et d’échec largement répandu.

- Mais il s’agit bien d’excitation sexuelle?

Agnès Giard: Non. On croit que ce sont les rolls de la poupée gonflable, mais il n’en est rien. Elles sont impossibles à pénétrer, à moins d’y ajouter un vagin extractible, très peu pratique. Elles sont faites pour décourager la possession physique. Ces poupées se manipulent qu’avec beaucoup de précautions, de manière compliquée. Et il n’y a rien de plus crispant que d’être en face de leurs yeux, qui regardent dans le vide, ou de leurs cuisses écartées. Le miracle, c’est que les otaku ont une puissante imagination telle qu’ils arrivent à donner vie à ces corps pathétiques. Et à bander. Cela relève de la prouesse.

- Combien coûtent les poupées, et à quoi servent-elles?

Agnès Giard: Les plus belles, en silicone, valent près de 6000 francs suisses. D’autres modèles, en «soft vinyle», moins de 1500 francs suisses. Ce sont des compagnes de vie. Leurs propriétaires tombent amoureux d’elles lorsqu’ils achètent leur tête sur Internet, ou lorsqu’ils les déballent de leur boîte. Certains les emmènent au restaurant. Autour d’eux, les gens font semblant qu’il s’agit de personnes vivantes. Ils les photographient et leur ouvrent des comptes sur les réseaux sociaux, au nom de la poupée. Parfois, c’est un moyen de revenir dans l’échange, de se connecter dans un réseau et de socialiser. La poupée devint un vecteur pour mettre en place des scénarios fictifs. Les propriétaires s’identifient à leur poupée.

- Vous faites des love doll un produit de la contre-culture, alors que l’on pourrait les prendre pour une exploitation de la femme objet …

Agnès Giard: La poupée renvoie effectivement une image de femme immature, de faiblesse, à son propriétaire, tout en lui signifiant de manière explicite qu’il ne sera jamais capable de la posséder. L’impuissant, c’est lui.

- Peut-on acquérir des poupées mâles?

Agnès Giard: Des femmes achètent des love doll femme, elles n’ont pas le choix, La maison Toami a essayé de commercialiser une poupée mâle, vers les années 2000, mais cela n’a pas marché. C’était un jeune homme sportif, l’air d’un judoka. Au Japon, on considère que les hommes hétérosexuels sont les seuls à avoir besoin d’amour. Les femmes et les homosexuels n’ont besoin que d’une sexualité plus prosaïque, m’ont expliqué les fabricants. Je n’ai pas été convaincue, naturellement, par cette caricature ridicule (rire). Mais dans les faits, cette poupée mâle a été un échec, et je ne sais pas pourquoi.

- Les clients sont-ils uniquement japonais?

Agnès Giard: Il y a des otaku occidentaux. Des clients américains, français, ou suisses, qui ressemblent au otaku japonais. Il y a même une société, Doll story, basée à Lyon. 10 à 15 poupées s’écoulent chaque mois. Elles ont un profil de femme occidentale, et représentent des jeunes femmes plus âgées. En Occident, les clients aussi développent des trésors d’imagination pour les faire vivre. Un utilisateur me racontait que sa poupée était blessée. Il s’en voulait tellement d’avoir été négligent. Il l’avait renvoyée au fabricant, et appelait tous les jours l’atelier, pour prendre de ses nouvelles. Comme s’il s’agissait d’une hospitalisation.

Article original paru sur le site du Temps

Capture d'écran Facebook

Agnès Giard est chercheure, anthropologue et travaille sur les pratiques et représentations de la sexualité, en particulier au  Japon. Elle tient un blog, pour le quotidien français Libération, bien nommé "Les 400 culs".

Retrouver Agnès Giard sur son blog Les 400 culs

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