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Boues rouges : Un empoisonnement durable en échange de plusieurs centaines d’emplois

Publié par Le Nouveau Paradigme sur 6 Janvier 2017, 17:57pm

Catégories : #Environnement

En 1894, le groupe Pechiney lance son usine de production d’alumine à Gardanne. Cette ville située à 30 kilomètres au nord de Marseille représente l’endroit idéal pour faire grandir cette usine ; en effet, c’est une ville minière exploitée pour ses ressources en charbon, soit dit en passant, nécessaire pour la production d’alumine. Entreprise paternaliste et grand employeur, aujourd’hui sous la coupe de la société Alteo, cette usine contamine en profondeur ces terres provençales en s’appuyant sur un passé qui laisse de bons souvenirs et sur le maintien de centaines de postes. Le dilemme entre société et environnement refait surface.

Une usine devenue habitante de Gardanne

Dans son reportage complet concernant la pollution aux boues rouges de Gardanne, le média indépendant « Basta Mag » souligne un point culturel et historique important qui fait pencher la balance du côté de l’usine. En effet, cette usine est plus que l’entreprise d’à côté pour les Gardannais qui souffrent pourtant d’une pollution lourde et nocive. Depuis plus de 100 ans, cette usine fait partie du paysage et dès ses débuts, elle était synonyme de travail, de protection et de participation à la vie des habitants du village. La politique paternaliste de Pechiney permettait aux habitants de se faire soigner au dispensaire de l’usine, d’envoyer leurs enfants en colonies de vacances, de se faire loger ou encore de nager dans la piscine que Pechiney avait fait construire, tout en fournissant du travail à plusieurs centaines de personnes. Gardanne abrite donc trois générations d’habitants et trois générations de travailleurs, notamment des générations immigrées qui ont vu leurs vies de nouveaux français devenir concrète et protectrice dès leur intégration dans l’usine.

Explications sur l’alumine

Le site de 35 hectares à Gardanne produit chaque année 500 000 tonnes d’alumine provenant d’un million de tonnes de bauxite, un minerai rouge bourré d’alumine. Une fois extraite, elle se présente sous forme de poudre blanche que l’on retrouve dans nos écrans LCD, dans l’armement, le matériel nucléaire ou encore des céramiques industrielles et des réfractaires. Le fait est que le procédé dit procédé Bayer datant de la fin du 19ème siècle qui permet d’extraire l’alumine génère des déchets liquides et des déchets solides que l’on appelle « boues rouges », couleur qui s’explique par leur concentration élevée en oxyde de fer – ces « boues rouges » ont également la caractéristique de contenir des taux élevés de métaux lourds et de radioactivité.

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De la mer à l’eau et à la terre

De 1906 à 1966, ces boues rouges hautement toxiques sont stockées à deux kilomètres de l’usine – cela fait donc un siècle qu’une fine couche de poussières rouges et blanches se dépose calmement sur la ville et chez les habitants de Gardanne. Le fait est que l’industriel Alteo dispose de dérogations spéciales qui lui permettent de rejeter des déchets solides qui ont un taux de toxicité bien plus élevé que les normes en vigueur de l’OMS. Dès 1967, le stockage des boues rouges est laissé de côté au profit du rejet direct des déchets dans la Méditerranée via un long tuyau qui achemine le tout jusqu’à la belle bleue. Retour en arrière en 2007 lorsque l’industriel obtient une nouvelle autorisation d’exploitation du même espace de stockage pour les 14 ans à venir, tout en subissant des pressions quant aux déchets rejetés directement dans l’eau. Au final, les déchets solides sont stockés à l’air libre et les déchets liquides sont rejetés dans l’eau. C’est ce que l’on appelle déplacer le problème ou couper la poire en deux.

Lorsqu’on jette un coup d’œil au site de stockage de Mange-Garri capturé par Carole Filiu-Mouhali, on est face à un espace mort où les plantes ne poussent plus, les arbres sont morts et les pins ne sont plus verts. L’énorme couche de déchets est humidifiée en permanence par l’industriel afin de limiter au maximum l’envol de poussières qui se déplacent directement sur la ville de Gardanne et ses habitants. Les conséquences sur la santé et sur l’environnement semblent tout bonnement dramatiques et pourtant les dérogations et autorisations délivrées par les élus qui restent de marbre n’ont pas l’air de laisser entrevoir une évolution.

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La politique perd le Nord

Cependant, les élus locaux ont été un peu chamboulés lorsque qu’une nuit de mars 2016, un tuyau de l’usine à lâché et qu’une pluie de soude s’est abattue sur la ville – nettoyage à grandes eaux des écoles et nouveau souvenir glaçant ont été le lot des Gardannais ce jour-là. Le maire PCF, Roger Meï, qui a cumulé 8 mandats, pourtant partisan des industries de Gardanne, a reproché à l’usine un manque de transparence criant alors qu’il n’a été prévenu par celle-ci que 10 heures après l’incident.

En septembre 2016, l’émission diffusée sur France 3 Thalassa explique et dénonce le déversement des boues rouges en Méditerranée – ni une, ni deux : la ministre de l’Ecologie Ségolène Royale, qui s’était déjà opposée fin 2015 à Manuel Valls sur l’autorisation donnée à Alteo pour le déversement de ses rejets liquides en mer prononce d’un ton accusateur « Le jour où [ces rejets seront] interdits, on dira : “Mais comment a-t-on pu autoriser ça et renouveler cette autorisation ?” C’est inadmissible. ». Ce à quoi, le Premier Ministre répond avec la fameuse carte des 400 salariés de l’usine et des 300 sous-traitants de cette activité qui fait partie intégrante du paysage économique de la région. Lorsque la polémique est devenue nationale, le maire de Gardanne et deux conseillers départemental de Gardanne (François-Michel Lambert, Roger Meï et Claude Jorda) ont rédigé ensemble un communiqué plaidant pour un respect de l’environnement mais aussi des travailleurs citoyens : « Il s’agit maintenant de remettre le territoire, les citoyens, les scientifiques et les politiques dans une même dynamique positive pour notre Provence, positive pour la santé des habitants, positive pour la planète, positive pour le développement économique. »

Déficitaire et potentiel déserteur

Alors qu’il est attendu qu’Alteo prenne en considération les appels de toute part afin de mener à bien des améliorations techniques dans le but de réduire ses pollutions tout en préservant ses travailleurs, il semblerait que le site de Gardanne ait un tout autre avenir. En effet, Gardanne est le dernier des 3 sites européens qu’Alteo possédait suite à la vente des deux autres. De plus, l’entreprise joue avec les limites de la législation fiscale afin d’éviter les redevances imposées pour la pollution de l’eau. En 2021, les autorisations de rejeter les déchets liquides en mer et solides sur le site de stockage à Mange-Garri ne seront plus valides – il est donc fort probable qu’Alteo ferme le site, n’accède pas aux requêtes d’améliorations de conditions de production et surtout ne nettoie pas un centimètre de son siècle de pollution lourde.

 par Diane Deswarte

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