Vous l’avez peut-être noté lors de vos vacances cet été. Les insectes sont moins nombreux à s’écraser sur le pare-brise. Le constat n’a rien de scientifique, mais dans un article de la revue américaine Science, intitulé « Où sont passés tous les insectes ? », paru au mois de mai, une équipe de chercheurs a partagé la même réflexion. « Je ne me fie qu’aux données statistiques, mais quand vous vous rendez compte que vous ne voyez plus tout ça sur votre pare-brise, ça vous retourne le ventre », témoigne Scott Black, entomologiste, directeur de la Xerces Society for Invertebrate Conservation, à Portland, dans l’Oregon.

Parmi les explications, celle de l’aérodynamisme des voitures revient souvent. Moins mortelles pour les insectes les nouvelles lignes des autos ? Pas si sûr… « Je conduis une Land Rover à l’aérodynamisme d’un réfrigérateur et pourtant, ces jours-ci, elle reste propre », assure Martin Sorg, un entomologiste cité aussi dans Science.

 
Depuis quelques années, peut-être avez-vous aussi remarqué que votre pare-brise ressort immaculé de vos trajets en voiture. (Photo : Pexels)

 

Très peu de données existent à ce sujet. Hormis le déclin alarmant des populations d’abeilles, de certains papillons ou de vers luisants, qui font l’objet d’observations chiffrées, peu de scientifiques se sont intéressés à ces insectes qui volent dans l’air tiède de l’été avant de venir mourir sur les pare-brise. « Nous sommes très doués pour ignorer les espèces peu charismatiques », ironise Joe Nocera, un biologiste de l’université du Nouveau-Brunswick, au Canada.

Diminution de 80 % en 24 ans

L’une des rares mesures de ce phénomène n’est pas rassurante : elle a été conduite en 1989, par des entomologistes de la Krefeld Entomological Society, dans une zone humide dans la réserve naturelle d’Orbroich Bruch, en Allemagne. Ils y ont posé des pièges et mesuré la quantité d’insectes récupérée sur plusieurs années.

En 2013, ils notent avec surprise que la quantité de bestioles piégées a diminué de 80 % ! Afin de confirmer leurs résultats et pour s’assurer que l’année 2013 n’est pas une année inhabituelle, les mêmes relevés sont effectués sur la même zone en 2014. Les quantités étaient aussi basses. L’équipe, qui a conservé des échantillons sur trente ans, a constaté la même baisse radicale dans une douzaine d’autres sites.

 

L’évolution de la quantité d’insectes piégés dans la réserve naturelle d’Orbroich Bruch, en Allemagne par les entomologistes de la Krefeld Entomological Society. (Photo : 2013 Entomologischer Verein Krefeld)

 

Une telle diminution affecte forcément le reste de l’écosystème local. « Pour les oiseaux qui s’en nourrissent, c’est quatre cinquièmes de leur alimentation qui a disparu dans le dernier quart de siècle, c’est bouleversant », souligne Dave Goulson, un professeur de l’université de Sussex, au Royaume-Uni, qui travaille avec la Krefeld Society.

Principal suspect : les néonicotinoïdes

Qu’a-t-il bien pu se passer ? Pour ces entomologistes, le principal suspect est une famille d’insecticides agricoles très puissants : les néonicotinoïdes. Utilisés directement sur les semences sur des millions d’hectares depuis les années 1990, ils sont aussi suspectés d’être responsables de la diminution alarmante des populations d’abeilles.

Deux nouvelles études, l’une britannique, l’autre canadienne, publiées fin juin et détaillées dans la revue Science, ont fini de lever les derniers doutes qui subsistaient sur les dégâts provoqués par les néonicotinoïdes. Elles montrent que les abeilles domestiques ont une survie réduite, une fertilité diminuée et une plus forte mortalité hivernale quand elles sont exposées en conditions réelles à deux néonicotinoïdes (le thiaméthoxame et la clothianidine). Chez les butineuses sauvages, les effets sont encore pires.

Pour Dave Goulson, « il est devenu intenable de continuer à affirmer que l’utilisation agricole des néonicotinoïdes n’endommage pas les abeilles sauvages et domestiques ». Et il ne s’agirait que d’une toute petite part du problème, vu la diminution vertigineuse des populations d’insectes observée par la Krefeld Entomological Society.

 

Deux nouvelles études publiées fin juin pointent les dégâts causés par les néonicotinoïdes sur les abeilles. (Photo : Pxhere)

 

En Europe, l’usage des néonicotinoïdes est restreint. En France, les députés ont voté l’été dernier pour interdire l’usage de ces insecticides à partir de 2018. L’interdiction sera totale en 2020. Elle va plus loin que le moratoire partiel imposé par l’Union européenne. Cependant, un document interministériel a fuité à la fin du mois de juin. Il revient sur deux interdictions concernant les pesticides utilisés dans l’agriculture. Le retour de l’épandage aérien et des néonicotinoïdes y est inscrit. Le texte doit servir de base à la future loi de « simplification ».

Nicolas Hulot, le ministre de la Transition écologique, assurait ne pas en avoir connaissance et que de telles décisions n’étaient « pas encore arbitrées ». De son côté, le ministre l’Agriculture Stéphane Travert a confirmé que sa position était d’autoriser certains néonicotinoïdes en agriculture quand « il n’existe pas de produits de substitution ».

PAR MARIE MERDRIGNAC

OUEST FRANCE