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Au Pérou, le Machu Picchu menacé par un projet d’aéroport

Publié par David Jarry - Webmaster sur 30 Décembre 2013, 10:32am

Catégories : #Environnement

 

 Au Pérou, le Machu Picchu menacé par un projet d'aéroport 
(Crédit : Amanda Chaparro)
 
La construction d’un gigantesque aéroport international entre Cuzco - ancienne capitale de l’empire inca - et le Machu Picchu menace l’écosystème de la région et le fameux site archéologique. Reportage.

« On s’y est opposé au départ, maintenant nous sommes fatigués », concède Alicia, une habitante de Chinchero. Le débat sur le futur aéroport dure depuis plus de trente ans. Une éternité. Maintes fois enterré pour des raisons de faisabilité, il est aujourd’hui en passe d’être réalisé. Les terrains ont été achetés par l’Etat et un appel d’offres lancé pour savoir qui exploitera les lieux durant les quarante prochaines années. Une vingtaine d’entreprises nationales et étrangères participent au concours. Trois sont françaises (1).

L’emplacement choisi est la plaine de Chinchero - sur la route qui relie Cuzco au Machu Picchu. Perchée à 3700 mètres d’altitude, au cœur des Andes, la plaine est embrassée par une couronne de montagnes sacrées, les Apus, vénérées par les Incas en leur temps. En amont, la ville du même nom, joyau d’architecture incaïque et coloniale, domine le site. Les communautés autochtones alentour conservent jusqu’à aujourd’hui leurs traditions anciennes de plusieurs siècles, vivant de la culture de la pomme de terre et d’un haut degré de maîtrise des tissages.

 

 

 

Moins de 50 kilomètres à vol d’oiseau sépareront l’aéroport de Chinchero du Machu Picchu

Cet écosystème risque de vaciller face à l’arrivée des pelleteuses et la construction d’un aéroport avec ses 350 hectares, son flot de boutiques de luxe, de parkings, d’hôtels et de restaurants. Aussi vaste que celui de Lima, la capitale, il est prévu pour fonctionner 24heures/24 et 7jours/7 pour remplacer à terme l’actuelle infrastructure à Cuzco située au cœur de la ville. Car l’équipement d’aujourd’hui est jugé trop petit, inadapté et dangereux. Aussi le nouvel aéroport doit-il surtout permettre aux touristes de débarquer directement dans la cité andine, sans être obligés de transiter par la capitale (lointaine de 45minutes en avion). Si le calendrier est respecté, les travaux débuteront en 2014 et le nouvel aéroport sera opérationnel en 2018.

 

Une priorité nationale

 

Le président de la République Ollanta Humala a fait du nouvel aéroport un porte-drapeau pour le développement touristique de son pays. En août 2012, un an après son élection, il promulgue une loi (2) donnant le feu vert à sa construction et en fait un projet de « nécessité publique »« Cuzco mérite un tel aéroport, Cuzco a droit au développement », déclare-t-il lors d’un discours à la nation.

 

Cinq millions de passagers sont attendus chaque année dès 2025 selon les prévisions officielles, contre deux millions aujourd’hui dans l’aéroport actuel. Les retombées économiques, elles, seront de l’ordre de 5 milliards de dollars par an (3,6 milliards d’euros), davantage que le plus grand projet minier du Pérou, Conga.

 

Mais la population de Cuzco craint de ne pas en être la réelle bénéficiaire, dans un pays où les richesses sont très mal réparties. Malgré plus de 6% de croissance annuelle en moyenne depuis dix ans, un quart de la population vit toujours en deçà du seuil de pauvreté. A cela s’ajoutent de fortes disparités nationales : dans les zones rurales andines, le taux de pauvreté peut atteindre plus de 50% (3).

 

 

Le tourisme : « une industrie vorace qui n’est pas durable »

 

A Cuzco, le secteur du tourisme est aux mains d’investisseurs et de prestataires étrangers ou de grandes familles liméniennes. L’inflation est telle qu’eux seuls peuvent se payer des locaux commerciaux. Selon une étude, seules 20% à 25% d’entreprises de tourisme dans le centre ville sont détenues par des Péruviens. Parmi ce pourcentage, la part de Cuzquéniens est marginale. Le même schéma semble se répéter à Chinchero où la spéculation va bon train. Le prix du foncier a déjà explosé. Le prix du mètre carré a bondi de 5 à 300 dollars (de 3,6 à 220 euros).

Les autorités préfèrent mettre en avant la création de centaines d’emplois induits par l’aéroport. S’il ne conteste pas ce fait, Carlos de los Rios, économiste à l’Institut d’Etudes Péruvien, tempère : « Les populations autochtones qui vivent à Chinchero serviront surtout de main d’œuvre pas chère. Dans l’industrie du tourisme les emplois sont précaires, mal rémunérés, saisonniers et sans aucune garantie. » Il critique aussi la vision à court terme de l’Etat. « Le développement du tourisme se fait sans penser au futur. C’est une industrie vorace qui n’est pas durable. Cuzco va perdre de son attractivité dans les années à venir. Quand les touristes verront qu’elle n’est pas différente des autres villes mondialisées avec ses hôtels cinq étoiles et ses restaurants de worldfood, ils ne viendront plus », commente-t-il.

 

 

Le Machu Picchu en danger

 

La région pourra-t-elle supporter un tel afflux touristique alors que le site du Machu Picchu - principale attraction touristique - est déjà saturé ? Déclaré patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 1983, le sanctuaire peut accueillir un maximum de 2500 touristes chaque jour. Une limite fixée par l’agence onusienne afin de le protéger des risques d’érosion, de glissements de terrains et de détérioration. Or ce quota est déjà fréquemment dépassé. L’Unesco a menacé plusieurs fois de le classer sur la liste des monuments en danger.

 

Pourtant, les autorités politiques ont une toute autre idée de la gestion du site. « Le Machu Picchu va devoir s’adapter », déclare Daniel Maravi, directeur régional du développement économique de Cuzco. « Trois fois plus de personnes pourraient y avoir accès chaque jour », assure-t-il. Selon lui, il suffirait d’organiser des tours de trois heures et mettre en place un parcours balisé afin d’impacter le moins possible les terrasses les plus fragiles. Un projet qui rentre dans le cadre plus large d’un processus de développement à tout crin de l’offre touristique : nouveaux axes routiers pour permettre l’accès au sanctuaire (aujourd’hui uniquement accessible par le train), essor des structures d’hébergement au pied de la citadelle et tout ce qui s’ensuit : restaurants, bars, boutiques, etc.

 

Amanda ChaparroRécolte de la pomme de terre à Chinchero - Amanda Chaparro

 

Hauts lieux symboliques

 

Face à cette fuite en avant, l’Unesco pourrait sortir sa dernière carte : rayer le site de la liste du patrimoine mondial - seul levier de pression de l’Unesco. Un risque que l’Etat péruvien n’est pas prêt à prendre selon César Moreno Triano, spécialiste du patrimoine mondial à l’Unesco : « Ce serait contre-productif pour le pays ; il enverrait un message très négatif. Un site retiré de la liste du Patrimoine mondial perd énormément de touristes. »

Toutefois, il n’en est pas encore question. Selon la procédure, l’Unesco doit d’abord réaliser une étude technique pour établir si l’impact de l’aéroport sera négatif. Ce qui peut prendre plusieurs années. Et c’est seulement si cela est avéré que l’Unesco pourra entrer en campagne afin d’empêcher ce projet. Au siège de l’organisation à Paris, César Moreno Triano assure qu’il ne laissera pas faire : « Machu Picchu et Cuzco sont des haut lieux symboliques pour toute l’humanité et sont des berceaux de l’histoire de l’Amérique latine. Nous devons à tout prix les protéger. »

 

 

Silence radio sur les risques sociaux et environnementaux

 

Pourtant, à 10 000 kilomètres de là, la population de Cuzco semble satisfaite de voir le projet d’aéroport aboutir après trente ans d’attente. « Il apportera travail, revenus et progrès », peut-on entendre dans les rues de la ville. A Chinchero, petite localité paisible, les habitants s’inquiètent tout au plus d’une montée de l’insécurité. « Il n’y a pas de délinquance ici. La vie est très tranquille, on peut laisser nos maisons ouvertes toute la journée. On ne connait pas le vol. Avec l’aéroport, il y aura des trafics en tout genre », se désole Beatriz, mère de famille de trois enfants. D’autres, comme elle, craignent l’émergence de la mendicité et de la violence.

 

Mais les effets négatifs tels l’abandon de l’agriculture vivrière, la perte de terres agricoles, l’assèchement de lacs et la raréfaction de l’eau, la pollution sonore et visuelle, sont autant de thèmes qui sont à peine évoqués. En témoignent les réflexions de certains habitants comme José qui est convaincu qu’ « aujourd’hui, en 2013, les avions ne font pas de bruit et ne polluent pas » !

 

« C’est le résultat d’une bonne campagne de désinformation », s’agace Luis. Pour cet étudiant en tourisme originaire de Chinchero, les habitants ont été, dès le départ, mal informés et manipulés par les autorités. « Elles ne mettent en avant que les aspects positifs à court terme. Sur les dommages environnementaux et sociaux, c’est le silence radio », ajoute-t-il. Une timide résistance tente de s’exprimer mais elle n’a aucune visibilité dans les médias locaux. Toute contestation du projet est vue comme une tentative de centralisme de la capitale. Pire encore, dans la région, les opposants sont perçus comme des traitres et des ennemis du « progrès ». Luis, qui, un temps, a porté la contestation, peut en témoigner. « J’ai reçu plusieurs appels anonymes », confie-t-il. « On m’a menacé. » Dans ces circonstances, peu de personnes osent s’y opposer publiquement.

 

 

Droits autochtones

 

Un petit groupe de paysans de Chinchero réclame pourtant que les droits des populations autochtones soient respectés. Au Pérou, il existe une loi dite de « consultation anticipée » qui se fonde sur la Convention n°169 de l’Organisation internationale du travail. Elle reconnaît le droit des populations indigènes à être consultées avant la réalisation d’un projet pouvant affecter leur « identité culturelle, qualité de vie ou développement ». Veronika Mendoza, membre du Congrès péruvien, est venu leur prêter main forte dans ce combat mais la loi n’a toujours pas été appliquée. Aujourd’hui elle n’a plus beaucoup d’espoir : « Etant donné que les terrains ont été achetés, cela va être difficile juridiquement de réclamer une consultation. J’ai bien peur qu’il ne soit trop tard », se désole-t-elle.

 

Aussi, le peu de contestation a été étouffée avec le temps. Aujourd’hui les habitants demandent uniquement à être informés. Des familles doivent être déplacées ; elles ne savent toujours pas où elles seront relogées. Les habitants se sont lassés d’entendre parler de ce projet. « On nous refuse des travaux d’assainissement sous prétexte que notre terrain sera occupé par l’aéroport », s’emporte Alicia, jeune habitante de Chinchero venue aider sa mère qui travaille au champ.

 

 

20 dollars le mètre carré pour leurs terres

 

Cent familles ont leur maison sur le tracé du futur aéroport. Une centaine d’autres y possède des parcelles agricoles. Devant le chantage et la pression de l’argent, ils ont cédé. Ils se sont vus offrir 20 dollars (14,7 euros) le mètre carré pour le rachat de leur terre. « C’est très peu et injuste », poursuit la jeune fille. Mais cela représente beaucoup pour des paysans qui n’ont jamais eu à gérer de telles sommes. « Ils ne sont pas préparés pour cela », confie Alfredo, le président d’une des communautés de Chinchero. « Un terrain cela fait vivre des années. L’argent au contraire ça se gaspille. Lorsqu’ils auront tout dépensé, ils n’auront plus rien », prédit-il amèrement.

 

Les anciens partagent l’idée que les jeunes s’en tireront mieux. « Ils vont se reconvertir, laisser l’agriculture pour se tourner vers l’artisanat et le tourisme », assure Alfredo. Une activité bien plus lucrative lorsque des milliers de touristes se déverseront du terminal aéroportuaire. Pour l’heure, les paysans continuent de cultiver la terre avant l’arrivée des engins de construction, presque comme si de rien n’était. Cette année sera peut-être la dernière récolte de la pomme de terre à Chinchero. Alicia et sa mère contemplent la plaine baignée par la lumière rasante de fin d’après-midi. « Cela nous fait mal au cœur. Il ne nous reste plus qu’à profiter de ce paysage et imprimer ces images avant que tout cela ne disparaisse. » Si tout se passe comme prévu, cela sera chose faite d’ici un an.

(1) Les noms des entreprises françaises ne nous ont pas été communiqués. Contacté, Vinci, le concessionnaire du futur aéroport de Notre-Dame-des-Landes précise qu’il ne « communique pas ce genre d’informations pendant la phase d’appel d’offres ».

(2) Loi relative à l’expropriation des terrains de Chinchero pour la construction de l’aéroport international de Cusco Chinchero

(3) Institut national péruvien de la statistique (INEI), Chiffres de la pauvreté 2012


Cuzco

- 430 000 habitants
- 7ème ville du pays, 1ère destination touristique
- 2 millions de touristes en 2012
- Objectif du gouvernement : 5 millions en 2025
- Touristes français : 2ème (en nombre de visiteurs), après les Étas-Unis

Futur aéroport de Cuzco-Chinchero

- Altitude : 3700 mètres
- Longueur de la piste : 4 kilomètres
- Investissement de l’Etat : 460 millions de dollars (338 millions d’euros)
- Taille du complexe : 357 ha (prévisions d’agrandissement dès 2025)
- Durée de la concession à une entreprise privée : 40 ans
- Familles déplacées : environ 300

 
Le rédacteur :
Amanda Chaparro
NP-le-nouveau-paradigme-copie-1

Commenter cet article

gwendal 30/12/2013 23:59


Salut gégé


J'allais le dire en reprenant cette phrase du texte:


"Le débat sur le futur aéroport dure depuis plus de trente ans"


...qui fait aussitôt penser au projet débile de AYRAULT, d'aéroport à Notre-Dame-des-Landes

ummite 30/12/2013 12:05


je crois que c'est pour amener au plus près les touristes !


 


à moins que .. ce ne soit pour l'arrivée mes cousins ?

gege 30/12/2013 12:00


ils ont du consulter notre denier ministre:jean marc AYRAULT pour une telle idée


ou decision !

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