Le Nouveau Paradigme

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Commencer à penser par soi même c'est déjà faire partie de la solution


Confusionnisme et déviationnisme

Publié par Dav sur 29 Juillet 2013, 12:26pm

Catégories : #Société

Le spectre du confusionnisme hante le Web. Les idéologues gauchistes, apeurés, assistent impuissants à son essor. Certains en font une obsession, d’autres minimisent le phénomène. Certains, enfin, refusent de le regarder en face. Pourtant, depuis quelques mois, tout ne tourne plus qu’autour de lui… Grande réussite pour un mouvement d’idées sans chef, sans doctrine, sans but, sans consistance, sans rien. Le confusionnisme est devenu incontournable, alors même que bien rares sont ceux capables de le définir ! Essayons de faire un effort dans ce sens. Le confusionnisme est le fait d’appuyer des raisonnements de gauche par des raisonnements émis par des auteurs qui ne sont pas de gauche (et qui, pour la plupart, proviennent de l’extrême-droite). In fine, le confusionnisme, c’est confondre sa droite et sa gauche, avec la conséquence logique de servir ceux qui prétendent que la gauche et la droite relèvent de la même logique… C’est-à-dire la frange la plus réactionnaire de la droite. Les auteurs et politiciens cités par les confusionnistes sont d’une grande variété, et ne peuvent pas tous être classés sous l’étiquette fasciste, même si la majorité font partie de ce que l’on appelle le conspirationnisme. On peut citer, en premier lieu, le démarchiste Étienne Chouard, les antisionistes radicaux Michel Collon et Thierry Meyssan, les souverainistes François Asselineau et Nicolas Dupont-Aignan, et, pour finir, les inénarrables compères Dieudonné et Alain Soral. Quel est le point commun entre ces auteurs, très différents, et aux opinions politiques parfois opposées ? Ceci : une opposition féroce à la mondialisation libérale, à l’impérialisme américain, à l’Union européenne, à l’État d’Israël. Or, une personne assez naïve du point de vue idéologique, mais véritablement de gauche, trouvera très vite un certain nombre de convergences avec ces personnages-là. Nous touchons ici le nœud du problème : la dépolitisation. Nous allons y revenir.

Prenons quelques exemples concrets. Il n’est pas rare, sur twitter ou ailleurs, de voir des comptes estampillés Front de gauche citer Asselineau ou Meyssan. La première fois, on laisse passer. La deuxième fois, on tique. La troisième fois… Et que dire lorsque cela se produit plusieurs dizaines de fois ? Alors, le militant de gauche un tant soit peu zélé tente d’expliquer le problème au fautif. Et se heurte très vite à un problème de taille : manifestement, son interlocuteur n’a ni la culture politique, ni la culture historique, ni même le bon sens pour dissocier la gauche de la droite. Cette prise de conscience est vertigineuse : d’un coup on comprend pourquoi certains peuvent voter FN au premier tour d’une élection, puis PS au second (ou l’inverse) sans sourciller, sans se poser le moins du monde la question de leur cohérence intellectuelle et pratique. Que l’on puisse citer tour à tour Jean-Luc Mélenchon et Étienne Chouard n’est pas rédhibitoire. Chouard s’avance assez peu sur ses prises de position politiques, et il faut chercher le détail de ses compromissions (notamment avec Soral) pour révéler toutes les facettes du personnage ; il est donc facile, au premier abord, de le prendre pour quelqu’un de franchement gauchiste. Plus inquiétant est François Asselineau. Tout de même, un ancien collaborateur de Charles Pasqua, Philippe de Villiers et même Paul-Marie Coûteaux peut difficilement passer pour un homme de gauche. Mais certains le citent sans réflexion, car l’homme est franchement anti-européen et anti-américain. Et, bien sûr, le pire est atteint lorsque l’on voit passer des citations d’Alain Soral. La rhétorique du personnage est assez claire : « gauche du travail, droite des valeurs », « talmudo-sionisme », « satanisme sabatéen et frankiste », etc. Il suffit d’y réfléchir quelques instants pour comprendre que Soral se place dans la lignée de l’extrême-droite réactionnaire la plus classique, avec plusieurs éléments de socialisme nationaliste. Mais le plus pernicieux est sans doute Dieudonné : son succès d’humoriste, réel, peut difficilement être minimisé. Plusieurs de ses expressions, en premier lieu le fameux « glissage de quenelles » sont en passe de rentrer dans la culture populaire. D’une part, cela permettra peut-être de diluer leur origine néfaste dans le langage familier, mais cela marque d’autre part la victoire indéniable d’un homme qui s’est toujours réclamé du peuple face aux élites « sionistes »…

Lorsque quelqu’un cite sans complexes Asselineau, puis vote Front de Gauche, il y a une difficulté. C’est bien pire lorsqu’un libertaire avoue avoir lu, et apprécié, l’intégralité des écrits d’Alain Soral. Ou qu’un jeune socialiste avoue son scepticisme devant les récits des attaques du 11 septembre 2001. On pourrait multiplier les exemples, car les exemples sont réellement nombreux. Tout ceci est la marque de l’effondrement de la culture politique. Depuis le début des années 1980, l’idée même de changement de société a progressivement disparu de l’ensemble des pays occidentaux, remplacée par une acceptation maussade de l’ordre social existant et par une immense perte de foi dans le politique. Les affaires de corruption dans les années 1960 et 1970 étaient pourtant légion, mais elles n’avaient pas le même impact qu’aujourd’hui. De nos jours, la classe politique n’est plus vue que comme une oligarchie incontournable, qui décide pour le peuple sans que celui-ci ait vraiment les moyens de l’influencer. Partant, cette déception vis-à-vis du politique a conduit une bonne partie de l’électorat à ne plus s’intéresser aux affaires de l’État, restant simplement dans le champ des préoccupations quotidiennes : pouvoir d’achat, impôts, chômage. La bourgeoisie a très bien compris le parti qu’elle pouvait en tirer, et a fait tonner sa propagande individualiste, relayée par les gouvernements Reagan, Thatcher… et même Fabius. D’une manière très simple, les gens ont été encouragés à s’occuper de leurs affaires, et seulement de leurs affaires. On leur faisait miroiter qu’en agissant ainsi, la société irait bien mieux. De bonne ou de mauvaise grâce, le peuple a obtempéré, et s’est occupé de ses affaires, d’où un désintérêt quasi-total pour les organisations de masse, les partis, les syndicats, les associations (qu’elles soient cultuelles ou laïques). La conscience de classe a ainsi totalement disparu, sauf pour une seule classe : la bourgeoisie, comme le montrent amplement les ouvrages du couple Pinçon-Charlot.

 

A partir du moment où une bonne partie de la population ne s’intéresse plus à la politique, où les organisations de masse se sont effondrées, la dépolitisation est devenue l’une des caractéristiques de l’époque. Le mouvement s’est accéléré depuis la chute du Mur. Depuis, la formation politique n’existe plus que dans certains partis politiques, et encore, celle du PS et de l’UMP laissant franchement à désirer. Donc, pour ceux qui veulent se pencher sur les affaires du monde, il ne reste plus que l’autodidactisme, et plus précisément l’autodidactisme par Internet. Or, si Internet est sans doute ce que l’on peut trouver de meilleur du point de vue culturel dans le monde moderne, cet outil est extrêmement dangereux pour le novice. Et pour cause : impossible de savoir qui sont réellement les auteurs du discours politique que l’on trouve sur le Web. L’extrême-droite l’a bien compris, et depuis longtemps. L’anonymat leur permet de frapper et frapper encore, d’occuper l’espace. Le néophyte, dans ces conditions, croise beaucoup plus les opinions d’extrême-droite que celles de gauche sur le net. Il est souvent incapable de les reconnaître au premier abord. C’est dans un second temps qu’il rencontre les auteurs confusionnistes. Ils apportent des arguments précis, ont des démonstrations convaincantes, ont des solutions semble-t-il viables ; il ne lui en faut pas plus. Parallèlement, il arrive qu’il soit conquis par le verbe de Jean-Luc Mélenchon, ou qu’il soit férocement antisarkozyste. Il ne voit aucune antinomie entre le Front de gauche et Thierry Meysssan. Le mal est alors déjà fait.

 

Que faire face à ce phénomène ? Nos options sont limitées. Faire la leçon à ces gens-là leur paraîtra légitimement comme d’une rare condescendance, de celle qu’ont les curés rouges pour la piétaille, et sera enfin contre-productif. Mais ne rien faire serait encore plus nocif ! Laisser se répandre de telles opinions nous conduit vers l’abîme, car l’idée qu’il n’y a aucune différence entre la droite et la gauche n’a jamais profité à la gauche, mais toujours à la droite. Quelles sont nos options concrètes ? La recherche-dénonciation est ce qui est le mieux prisé dans notre camp : faire une revue de détail du discours d’une personne donnée sur un réseau quelconque (twitter ou facebook), pour pouvoir la dénoncer publiquement si ses propos sont douteux. Cette approche est très utile en ce qui concerne les sous-marins de l’extrême-droite, mais elle a ses inconvénients. C’est en effet une technique d’une extrême violence morale, qui s’apparente carrément à un procès public. Or, la tentation est grande pour beaucoup de s’en servir non seulement contre ceux qui sont soupçonnés de fascisme, mais également contre l’ensemble de leurs adversaires politiques. C’est ainsi que twitter, depuis quelques mois, navigue d’oukases en excommunications, diluant ainsi ce que ces initiatives avaient pu avoir de bénéfique dans le passé. On peut le voir dans ce fameux article paru récemment, qui a le mérite de poser de véritables questions de fond et de citer des exemples indéniables, mais dont la formulation peut faire penser que l’auteur poursuit un but politique au-delà de la simple dénonciation du confusionnisme. Ceci explique pourquoi je ne participe jamais à ce genre d’enquêtes, même si je reconnais volontiers leur utilité, lorsqu’il y en a une.

 

J’en viens d’ailleurs à un autre problème : l’inculture politique frappe non seulement les victimes de la rhétorique fascisante, mais aussi ceux qui s’échinent à la dénoncer. C’est ainsi que l’on voit fleurir ces derniers temps d’innombrables références au concept de « rouge-brun ». Je conteste l’existence même de ce concept. Soit on est rouge, soit on est brun. C’est de la logique aristotélicienne pure : quelque chose ne peut pas être autre chose qu’elle-même ! C’est la conséquence, à mon sens, d’une méconnaissance profonde de ce qu’est le fascisme : ce dernier contient par définition des éléments de socialisme, mais ce n’est pas pour cela qu’il peut être de gauche. Le nazi-maoïsme était nazi avant d’être maoïste. On trouve ainsi des exemples extrêmes, comme celui-ci. Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez malsain de voir des militants sans doute sincères reprendre sans aucun recul des épithètes staliniennes directement tirées de la Pravda, de l’Humanité de 1929 ou de l’Histoire du PC (b) d’URSS, et ce simplement pour régler des comptes politiques. Ce genre d’excès est marginal, mais inquiétant : à ce compte-là, l’ensemble de la gauche de la gauche est fasciste, moi y compris. Un effort de définition est absolument indispensable pour éviter ce genre d’écueils. Il faut donc savoir qui est son ennemi, mais le problème est que personne ne sait vraiment qui il est…

Comment lutter contre le problème ? Comme pour tout le reste, je pense que la seule solution réside dans le long terme. On me dira que l’urgence est là. Je répondrai qu’il est trop tard pour réagir. Il y a deux types de confusionnistes sur le Net : des gens sincères, mais aux opinions désaxées, et des fascistes déguisés. Seuls les premiers nous intéressent. Ils sont récupérables, à condition d’être séduits par notre discours. Et pour ce faire, il faut bâtir un véritable espace internet de la gauche radicale, multimédia et séduisant ; tirer les leçons de ce qu’a fait le Bloc identitaire ou le Front national par le passé, avec des myriades de sites ergonomiques et esthétiques au service exclusif de leurs idées, abordant tous les thèmes qui les intéressent. Utiliser les vidéos en ligne et le streaming avec intelligence (c’est-à-dire ne pas se contenter de balancer une conférence d’1h30, pour s’étonner après que personne ne la regarde), et surtout être présent sur tous les supports. Il faut enfin faire porter l’accent sur la cohérence du discours. Le néophyte en politique n’est pas un idiot, il manque juste de références. Il comprendra de lui-même si sa position est cohérente ou non s’il dispose des clés nécessaires. Voilà, je pense le travail à faire. Ce sera long et difficile, et nous n’avons pas le temps. Seulement, les ripostes ponctuelles ne nous ont jamais réussies. Il est temps d’essayer autre chose.

 

http://socialismecritique.wordpress.com/2013/07/21/confusionnisme-et-deviationnisme/

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