Dimanche 10 juin 2012 7 10 /06 /Juin /2012 09:54

L’irruption du biologiste Rupert Sheldrake sur la scène scientifique, il y a un peu plus de dix ans, nous avait apporté une bouffée d’énergie avec sa fameuse hypothèse des champs morphiques. A chaque forme correspond un champ, qui se rit de l’espace-temps, une sorte de passerelle vers l’éternité, et plus une forme se matérialise, plus son champ est fort. Idée très impliquante sur le plan de la responsabilité individuelle. Cela rejoint l’intuition du maître zen Taïsen Deshimaru quand il disait : "Votre posture de méditation influence le monde entier".

 



La morphogénèse sheldrakienne est censée toucher toutes les formes auto-engendrées, des cristaux aux embryons, du langage à nos comportements. Vaste ambition, que les sciences modernes ne peuvent intégrer autrement que de façon heuristique (comme un jeu qui fait réfléchir).


Acceptée telle quelle, la résonnance morphique remettrait en cause toutes les disciplines contemporaines.


Dans son premier livre, Une nouvelle science de la vie (1981), le jeune biologiste de Cambridge essayait encore fougueusement de tout prouver par A plus B, citant moultes expériences frappantes, tant sur les cristaux que sur les rats ou sur les humains.


Dans le second livre, Presence of the Past (1988, traduit La mémoire de l’Univers), on note une maturation. Rupert Sheldrake affirme son anglicité : tout devient question d’habitude, de coutume. La lumière se déplace à 300000 km/s ? C’est parce qu’elle a pris cette habitude ! Rien n’est immuable. Tout bouge, évolue. Nous sommes influencés par des "champs de forme" depuis l’hors-espace-temps, mais nous influençons ces champs en retour - comme si l’idée divine nous modelait tout en étant modelée par nous en permanence.


Avec son troisième livre enfin, The rebirth of Nature (1991, traduit L’âme de la nature), le chercheur s’offre un melting pot philosophique. Après deux cents ans de mécanisme forcené, dit-il, on a voulu mordicus comparer la nature à nos machines, la transformant en un enchevêtrement de structures inertes, et voilà que s’annonce un nouvel animisme. La nature a une âme ! Une âme sexuée et divine. Nous le savons intimement. Que des savants puissent en refaire le coeur de leur art a de quoi nous faire chanceler de joie.


Nouvelles Clés : Etes-vous le même Sheldrake qu’il y a dix ans ? Dans The Rebirth of Nature, vous semblez moins préoccupé par la preuve scientifique.


Rupert Sheldrake : Toutes les nouvelles découvertes scientifiques n’ont pas encore été reliées en une grande synthèse. La perception mécaniste du monde demeure donc souveraine. Dans ce livre, j’essaye de réunir la nouvelle vision scientifique et la vision écologique du monde, pour voir comment elles peuvent se compléter. La vision mécaniste du monde est d’abord une métaphore de la machine. Il n’est pas difficile de démontrer qu’elle est aujourd’hui transcendée par une autre métaphore : le cosmos considéré comme un organisme en évolution. Cette transcendance a été mise en branle par la théorie des champs : désormais, pour la science, la réalité physique se ramène à de l’énergie soumise à des champs. Cela bouleverse notre vision du monde.


N. C. : Par exemple en nous conduisant à admettre des champs morphogénétiques ? Y a-t-il du neuf sur ce terrain-là ?


R. S. : Les expériences continuent à nous apporter des résultats réguliers. Il y a eu l’an dernier un grand concours, sponsorisé par l’Institut des sciences noétiques. L’expérience la plus facile à raconter est celle qui a obtenu le second prix. Une équipe de l’Université de Nottingham a utilisé les mots croisés d’un quotidien du soir. L’hypothèse était : si les champs morphiques existent, il doit être plus facile de faire les mots croisés de la veille, puisque des tas de gens les ont déjà faits. On a donc demandé à la rédaction du quotidien de fournir à l’avance les mots croisés de la semaine, pour tester différents groupes, les uns avant parution, les autres après. Les résultats des groupes de contrôle n’ont pas bougé, alors que sur les mots croisés de la veille, cela a varié de 20 %.


N. C. : Pourtant, on dirait que vous vous intéressez moins aux preuves qu’aux applications, désormais. Vous étudiez le mécanisme des rituels, répétitions de formes parfois archi-anciennes, qui nous mettent littéralement en résonnance, en communion, avec tous ceux qui les ont célébrés avant nous. Vous en venez à réfléchir sur les lieux sacrés, et vous en appelez à une métamorphose du tourisme en pèlerinage... La science ne vous intéresse plus ?


R. S. : Détrompez-vous. Mon prochain livre s’intitulera Sept expériences qui peuvent changer le monde (ce livre est désormais disponible aux éditions du Rocher) : des expériences scientifiques très simples, que chacun peut réaliser, pour ouvrir un peu sa vision et comprendre la nature. Vous verrez, c’est amusant.


N. C. : Des expériences sur ordinateur ?


R. S. : Aussi.


N. C. : Portant sur la manière dont un programme aléatoire peut se mettre à engendrer de son propre chef des formes ? - ce que les sorciers informatiques appellent la "vie artificielle" ?


R. S. : Il y a justement tout un test en train de se dérouler là-dessus en ce moment ! Il est encore un peu tôt pour en parler. Savoir faire fonctionner un champ morphique dans un ordinateur ouvrirait la porte à des technologies fantastiques. Mais le jeu aléatoire n’a été installé dans l’ordinateur que la semaine dernière... La science, vous voyez, continue de me motiver.


N. C. : Vous la dépassez sans hésiter : parlant par exemple de l’énergie et des champs qui lui donnent forme, vous écrivez qu’ils sont "des aspects du Verbe et de l’Esprit de Dieu", et concluez que "Dieu doit avoir un aspect évolutif". Le divin et la nature seraient la même chose ?


R. S. : Dieu est la nature, et en même temps il la transcende. Il faut être à la fois panthéiste et déiste. J’aime cette phrase du mystique Nicolas de Cuse (XV° siècle) : "La divinité est l’enroulement et le déroulement de tout ce qui est. La divinité est dans toute chose, de telle sorte que toute chose est la divinité."


N. C. : Ça donne une réel dual, enroulement-déroulement. Mais où est l’unité, le centre ?


R. S. : Pas dual, trinitaire ! La trinité est induite par toute vraie polarité. Prenez les polarités d’un champ magnétique : pôle nord et pôle sud sont connectés l’un à l’autre. Ils font partie d’un tout, le champ magnétique, qui inclut cette dualité. On retrouve ça dans la dualité mâle et femelle, Yin Yang, unie dans un même cercle, qui est le Tao. L’un intègre le deux, donc cela fait trois. Mais les trois éléments de cette trinité ne sont pas identiques, ce n’est pas un triangle équilatéral, c’est l’unité plus la dualité qui donne la trinité. La représentation la plus claire est peut-être tantrique, Shakti et Shiva, unis en une étreinte sexuelle. Dans la trinité chrétienne, on retrouve l’enlacement de Shiva et de Shakti avec l’Esprit et le Verbe. L’esprit est le principe dynamique, le souffle, le vent, ce qui bouge, l’énergie. Le verbe, lui est le principe qui donne la forme, l’ordre, les propositions. Dans la tradition chrétienne, le mot prononcé donne signification et forme. Mais il n’est pas possible de prononcer des mots sans le souffle.


Et les deux ont une source commune : celui qui parle.


N. C. : Y retrouve-t-on donc la notion de Père, Fils et Saint Esprit ?


R. S. : Le père est celui qui parle, qui sait, le fils est ce qui est parlé, ou connu, le verbe.


Le souffle est la relation entre le connaissant et le connu, l’extase du savoir, l’Esprit. Voilà qui, pour moi, donne un sens à ma Trinité chrétienne. On retrouve les même principes dans la nature. Les champs représentent le principe formatif. L’énergie, l’autre grand principe physique peut prendre toutes les formes, lumière, chaleur, énergie chimique. Les électrons, protons, atomes, ne sont qu’énergie tenue dans des champs.


N. C. : Des physiciens plus classiques diraient que l’énergie est structurée par l’information... R. S. : Dans information, il y a déjà le mot forme.Ce qui donne la forme, ce sont les champs. Prenez une émission de radio, c’est le champ magnétique qui rend intelligible le message porté par les ondes.


N. C. : Dans Rebirth of nature, il est beaucoup question de désacralisation et de resacralisation du monde. Je suppose que la décision de l’Eglise anglicane d’accepter l’ordination des femmes vous plaît...


R. S. : Je n’arrête pas de dire qu’il ne faudrait plus dire "femmes prêtres" mais prêtresses. Beaucoup de gens ont peur de ce mot païen. Pourtant, rien ne pourra plus les empêcher de devenir prêtresses !


N. C. : Vous me faites penser à Matthew Fox, le prêtre américain qui prêche un retour au "christianisme animiste" ; je sais que le chamanisme vous intéresse depuis longtemps. N’est ce pas devenu une mode ? Tout le monde devient "chamanique" en ce moment !


R. S. : Pas facile de devenir un vrai chamane. Je crois, par contre, qu’il est beaucoup plus facile d’adopter une vison animiste de la nature. Même s’il y a des cours en Californie pour "devenir chamane en un week-end"...


N. C. : Ne sommes-nous pas risibles ?


R. S. : Pas forcément. L’urbain moderne ne peut réalimenter son besoin d’animisme que tout doucement, en retrouvant la nature pendant le week-end ou les vacances ; du lundi au vendredi, par contre, cela lui est de premier abord impossible.


N. C. : La génération de nos parents aurait dit : "Retournons à nos racines chrétiennes, ou juives, ou bouddhistes..." N’avez-vous pas l’impression que les générations d’après-guerre ont eu un besoin spontané de retourner à des racines bien plus anciennes, aux sources les plus lointaines de l’humain, dans l’archaïque préhistorique ?


R. S. : Pour retrouver un monde vivant, nous avons besoin de retourner à la vision animiste du monde qui existait avant l’apparition du christianisme, et qui subsiste dans de nombreuses sociétés traditionnelles. Mais le christianisme possède les mêmes racines : la tradition prophétique juive est très proche du chamanisme ; les prophètes recevaient des messages, entraient en transe. Toute la vie de Jésus est chamanique. Il s’isolait en pleine montagne, possédait des pouvoirs miraculeux, était visionnaire, découvrait le monde des morts...


De nombreuses églises chrétiennes sont construites sur d’anciens lieux sacrés et les pèlerinages chrétiens ont intégré des cultes païens. Chartres est dédiée à une vierge noire, symbole de la déesse nature. Il y a des gens qui veulent par exemple devenir druides. Il y a déjà une vingtaine d’écoles druidiques en Angleterre, chacune prétendant être la véritable. Mais comme aucune tradition authentique n’a survécu, chaque école se base en fait sur les ouvrages ésotériques du XIX° siècle, et le grand "retour aux racines" ne fait que rejoindre le siècle passé. Je crois que, pour retourner à nos racines païennes, mieux vaut emprunter la voie offerte par la tradition vivante de l’église et des cathédrales.


N. C. : N’existe-t-il pas des ponts entre la culture de nos lointains ancêtres et celle par exemple des aborigènes d’Australie ?


R. S. :Tout à fait. Mais nos ancêtres chrétiens des premiers siècles ont accompli un considérable travail de synthèse entre les traditions préchrétiennes et le christianisme.


Vouloir tout refaire serait comme chercher à réinventer la roue d’une manière superficielle.


N. C. : Beaucoup de prêtres chrétiens feraient bien de retrouver les racines chamaniques de leurs propres rituels. On ne les sent pas souvent en transe.


R. S. : Nous en discutons régulièrement avec le père Griffith, qui dirige un ashram chrétien en Inde. D’ailleurs, c’est le thème d’une conférence de trois jours, que nous donnons cet été au Canada, avec ce même Matthew Fox, dont vous parliez à l’instant. Nous allons essayer de sonder un peu l’aspect vert, animiste, de la tradition chrétienne telle qu’il l’interprète.


N. C. : Nous voilà loin de la science.


R. S. : Je crois essentiel de jeter un pont entre cette nouvelle perception animiste de la vie et les choses pratiques réalisables dans nos vies quotidiennes. Sinon, nous sommes déchirés entre notre rationalité et la partie moins formelle de notre être. Peu de gens sont rationnels 24 heures sur 24.


N. C. : Comment enseigner un rituel à un enfant ?


R. S. : Aucun problème. A la maison nous chantons avant les repas, nous prions avant de nous mettre au lit ; cela vient tout naturellement. Les enfants adorent évidemment des fêtes comme Noël, mais le dimanche ils aiment aussi venir avec nous à la messe. Nos deux jeunes garçons, Merlin et Cosmos, ont aussi eu la chance de participer à certains rituels indiens d’Amérique.


N. C. : Vous êtes capable de contrer la pression mercantile de la société sur vos enfants ?


R. S. : On ne peut rien contrer. Les orientaux, par exemple, ne voient aucun conflit entre la télévision, le monde moderne et leurs pèlerinages. Les fêtes traditionnelles sont l’occasion de célébrer de profonds rituels tout en s’amusant. Rien n’est séparé.


Site de Rupert Sheldrake : http://www.sheldrake.org/homepage.html


Propos recueillis par Patrice van Eersel

D'autres messages d'éveil chez Serena: http://serenagaia.blogspot.fr/
publi 3-4Vers un nouveau paradigme
2012 et aprés

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