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Le plus grand camp de réfugiés du monde

Publié par Dav sur 20 Février 2013, 15:14pm

Catégories : #Société

 

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Dadaab accueille le plus grand camp de réfugiés du monde : 443 000 personnes y vivent, parfois depuis 20 ans. Vincent Briard, en charge de la protection de l’UNHCR à Dadaab, nous décrit la situation.

 

Dadaab est-il vraiment le plus grand camp de réfugié du monde ?

 

Oui, mais il s'agit en fait de cinq camps séparés les uns des autres. Les dernières estimations que nous avons menées amènent à un total de 443 000 personnes sur ces camps. Dadaab était une petite ville du Kenya à la frontière de la Somalie. Désormais, elle est de facto la troisième ville la plus peuplée du Kenya, derrière la capitale Nairobi et le centre économique, Mombasa, ...

 

Depuis combien de temps ces camps existent-ils ?

 

Les premiers camps ont été créés en 1991, pour faire face aux premiers exodes suite à la chute du dictateur somalien Siyaad Barre et l'effondrement du pays. Mais les premiers 3 camps était destinés à accueillir 90 000 personnes – 30 000 chacun, et ce de manière transitoire. Tout au long des années 90, avec la situation qui se dégradait en Somalie, les gens ont continué à affluer. En 2006 et 2007, avec la montée en puissance des groupes islamistes, il y eut des influx importants. Avec la sécheresse de 2011, il y avait jusque 3000 personnes qui arrivaient par jour, et 130 000 sur l'année. Désormais, c'est la troisième génération de réfugiés qui vit à Dadaab : les enfants des adultes qui sont nés à Dadaab il y a 20 ans...

 

Comment se passent les relations avec l'Etat Kenyan ?

 

L’État kényan est globalement généreux : il accueille la plus grande population de réfugiés du monde mais ce qui ne serait pas facile (et peut être pas accepté) par un pays riche l'est encore moins pour un pays en voie de développement. Le Kenya pose deux restrictions : les réfugiés n'ont pas le droit de travailler formellement dans le pays, pour ne pas « prendre le travail des kényans » (bien que les contributions nettes des réfugiés à l’économie locale sont tangibles), qui font face à suffisamment de difficultés. Ils n'ont pas non plus le droit à la nationalité kényane ou à une autre forme de citoyenneté. Ce qui est compliqué, et fait que des centaines de milliers de personnes sont un peu bloquées dans le camp sans nulle part où aller.

 

Est-ce qu'il y a tout de même des gens qui partent du camp ?

 

Les limites du camp sont poreuses. Il y a des gens qui tentent leur chance vers l'Afrique du Sud, vers l'Amérique même : des milliers de personnes suivent des couloirs migratoires clandestins et risquent leur vie pour aller chercher ailleurs de meilleures conditions de vie. Par ailleurs, même si la frontière est officiellement fermée entre la Somalie et le Kenya, il existe des flux permanents entre les deux pays, et entre les différents camps. Mais pour l'instant, il n'y a pas de rapatriement volontaire, c'est-à-dire de retour au pays. Pour cela, il faudrait qu'il y ait des conditions de paix, de stabilité et le consentement des réfugies.

 

Dadaab est une véritable ville. Il y a des écoles, des hôpitaux, etc. Quoi d'autre ?

 

En effet, il existe des écoles et des hôpitaux : ce sont les organisations humanitaires qui assurent l'éducation et la santé. Celles-ci sont gratuites. Et les enfants de Dadaab ont même des résultats meilleurs que la plupart des autres enfants de la région. Quand à la couverture médicale, elle est très supérieure à celle que l'on trouve alentour. Dans les camps, il y a également des marchés importants, de petits hôtels et de petites échoppes plus ou moins tolérées où on peut acheter de tout. Comme dans toute ville...

 

Il y a donc du commerce dans le camp ?

 

Puisque que Dadaab est la troisième ville du pays, il y a logiquement des échanges économiques avec la région autour du camp. Par ailleurs, les réfugiés emportent toutes leurs propriétés quand ils partent et ils reçoivent de l'argent de la diaspora qui est très active et joue un rôle important sur place. Le contact est d'ailleurs maintenu avec la Somalie grâce à la radio, aux centres Internet du camp, aux téléphones portables... Toutefois, il faut préciser qu'il y a des gens plus vulnérables que d'autres, et ceux qui sont arrivés en 2011, pendant la famine, sont souvent plus démunis.

Le camp est aussi une opportunité pour faire du business : on y échange du bétail (chèvres, chameaux, etc.), par exemple. Il existe aussi un petit commerce informel : objets de cuisine, textiles, parfois, il faut bien le reconnaître, certains revendent une partie de l'aide humanitaire.

Les 26 organisations humanitaires présentes sur place – coordonnées par le UNHCR- emploient également environ 10 000 personnes. Ce ne sont pas de vrais emplois – ils n'ont pas le droit de travailler, comme je l'ai dit- , mais ils reçoivent une indemnité.

 

Il y a des problèmes de sécurité ?

 

Pendant longtemps, la menace principale consistait en des gangs ou des coupeurs de route.

Mais depuis l'intervention militaire du Kenya en Somalie, c'est différent. [L'armée kényane est intervenue fin 2011 en Somalie, avec des troupes du gouvernement somalien de transition, et y mène encore des actions contre les miliciens islamistes d'Al-Shabaab].

Les attentats se multiplient au Kenya, dont deux attaques contre des églises qui ont fait 17 morts à Garissa, une ville à la frontière avec la Somalie proche de Dadaab et une autre dans une discothèque de la capitale, Nairobi. Depuis, la sécurité à Dadaab s’est nettement déteriorée.

 

Qui est menacé ?

 

Les réfugiés parfois, et les personnels humanitaires souvent. Ainsi, en octobre 2011, deux jeunes femmes de MSF ont été kidnappées, ainsi qu’un collègue le mois précédent. Et quatre autres humanitaires kidnappés ont été libérés par miracle par une intervention en Somalie, en juillet 2012.

Depuis, de nombreuses mines artisanales ont été utilisées contre nos escortes – car les convois ne circulent que sous sécurité policière. Vendredi dernier, une grenade a blessé grièvement 5 policiers kenyans qui nous protégeaient... Les menaces contre les agents de l’Etat Kenyan, qui ont la responsabilité première de la sécurité des camps, sont constantes, ils sont aussi les premiers visés.

Quant à la population, des menaces peuvent exister, et elles peuvent peser tout particulièrement sur les personnes qui aident les autorités ou les humanitaires, dans les écoles, les dispensaires ou les circuits d'acheminement de l'aide alimentaire...

 

Comment faites-vous pour continuer votre action ?

 

Malgré les murs anti-explosions et les barbelés du compound où nous habitons, nous continuons à être présents chaque jour dans les camps. Nous circulons en convois protégés. Il faut bien continuer ! On ne va pas abandonner les gens ! Nous avons mis en place des mécanismes alternatifs d’intervention, reposant sur des acteurs moins exposés aux risques. Et puis le soir venu, on oublie parfois un peu le contexte, et on trouve même le temps de faire du sport, de socialiser ou même de jouer à la pétanque...

 

Comment voyez-vous l'avenir ?

 

Avec les attentats, il y a une forte pression du gouvernement kenyan pour fermer les camps et renvoyer les réfugiés en Somalie. Mais les conditions ne sont pas réunies. Même si les signes positifs se multiplient avec le nouveau gouvernement, la situation est encore beaucoup trop fragile. Les rivalités entre les clans et groupes irréguliers sont encore très fortes et loin d’être résolues. Or, le droit international est très clair sur ce point : tout mouvement de retour doit être volontaire. Si je suis optimiste, j'imagine que dans quelques années la situation s'améliorera suffisamment pour qu'un retour volontaire soit possible, mais cela reste lointain et hypothétique.

Quel message auriez-vous envie de transmettre aux lecteurs occidentaux ?

Il faut se méfier des idées reçues. Même dans les situations les plus extrêmes, les gens gardent la capacité de rester digne. Parfois, il suffit d'un tout petit peu d'aide pour que cela soit possible, pour qu'eux-mêmes y croient. La Somalie est désormais un peu oubliée, comme la crise en RDC. D'autres événements occupent rapidement le paysage médiatique. Mais il faut qu'elle reste présente à l'esprit des citoyens et des donateurs en Occident et qu'ils continuent à nous soutenir – de manière exigeante, en demandant des comptes, mais sans nous oublier.

Propos recueillis par Olivier Blond

Goodplanet.info

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