Le Nouveau Paradigme

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Commencer à penser par soi même c'est déjà faire partie de la solution


Le quotidien dans une prison russe: le témoignage édifiant des Pussy Riot

Publié par David Jarry - Webmaster sur 14 Février 2014, 18:48pm

Catégories : #Société

Nadejda Tolokonnikova et Maria Alekhina, amnistiées par Vladimir Poutine, ont donné un sens à leur terrible expérience carcérale. Et lancent un nouveau mouvement de protestation en Russie.

 

Nadejda Tolokonnikova et Maria Alekhina, le 5 février 2014 à New York. REUTERS/Shannon Stapleton- Nadejda Tolokonnikova et Maria Alekhina, le 5 février 2014 à New York. REUTERS/Shannon Stapleton -

MOSCOU (Russie)

Maria (Macha) Alekhina plisse les yeux et rapproche son tout nouvel iPhone de son visage; elle est très myope. Sortie de prison depuis moins de deux semaines, elle porte des vêtements choisis pour elle par quelqu’un d’autre et travaille dans l’arrière-salle de la galerie d’un ami. Elle compose le numéro d’une colonie pénitentiaire pour femmes de Mordovie, région russe tirant le plus gros de ses ressources des institutions correctionnelles qui y sont installées.

 

Elle semble perdue un instant lorsque quelqu’un répond à l’autre bout de la ligne, mais se reprend rapidement et adopte un ton officiel.

«Nous voudrions des informations sur la situation de Victoria Doubrovina, actuellement détenue en isolement disciplinaire», dit-elle.

«Nous ne pouvons donner d’information par téléphone, répond la femme de Mordovie. Qui êtes-vous?»

«C’est pour les médias», ment Macha d’une voix hésitante.

 

Qui est-elle? Elle est l’une des plus célèbres prisonnières politiques de Russie, notoirement graciée en prévision des Jeux olympiques de Sotchi. Avec Nadejda (Nadia) Tolokonnikova, sa camarade du groupe artistique encagoulé Pussy Riot et co-accusée lors du procès qui a capté l’attention du monde entier à l’été 2012, Macha Alekhina est aujourd’hui en train de se réinventer en activiste militant pour le droit des prisonniers.

 

Une farce qui les a transformées en militantes

 

Lorsque les deux femmes ont été arrêtées il y a un peu moins de deux ans, elles étaient des étudiantes qui avaient mijoté une farce. Si celle-ci a changé la vision de la Russie d’une bonne partie du monde –et elle a profondément changé leur vie– ce n’en était pas moins une farce. Or, le 23 décembre dernier, ce sont des activistes politiques aguerries par le temps passé derrière les barreaux qui sont sorties de prison, entourées par le public et l’attention des médias en Russie comme à l’étranger, et bien décidées à faire connaître les souffrances et des mauvais traitements subis et observés en prison.

C’est une performance de 40 secondes dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou qui leur a valu d’être arrêtées, jugées et condamnées pour hooliganisme. Dans ce qu’elles qualifient de «prière punk», elles demandaient à la mère de Dieu de «chasser Poutine». Aujourd’hui, elles portent leur message aux citoyens les plus opprimés et marginalisés de Russie: ses détenus. Elles estiment qu’une injection de démocratie et de transparence dans le secteur le plus inhumain de la société russe a des chances d’être plus rapidement efficace que la Sainte Vierge.

«Nous sommes des représentants de la société», rectifie Macha Alekhina au téléphone.

En Mordovie, la femme raccroche.

 

Le président russe Vladimir Poutine a amnistié les membres des Pussy Riot –ainsi qu’un peu moins de 30 activistes étrangers de Greenpeace, détenus depuis septembre, et l’autre plus célèbre prisonnier politique de Russie, l’homme d’affaire et opposant Mikhaïl Khodorkovski– dans le cadre d’une tentative de dernière minute de sauver les Jeux olympiques d’hiver.

 

Début décembre, un groupe de dirigeants européens apparemment décidés à suivre l’appel de l’opposition russe à boycotter les Jeux ont fait savoir qu’ils n’iraient pas à Sotchi. La délégation américaine annoncée par le président Obama le 17 décembre ne comporte aucun haut représentant du gouvernement. Poutine, pour qui les Jeux olympiques sont un projet personnel important et qui tient beaucoup aux photos officielles avec les grands de ce monde, s’est rendu compte que la situation allait devenir embarrassante. Avec ces libérations, le président s’est livré à un nettoyage express de l’image de la Russie, méchamment ternie par sa répression contre ses opposants et autres activistes –répression qui avait sérieusement commencé avec l’arrestation des Pussy Riot.

Les activistes de Greenpeace sont rentrés dans leurs pays respectifs; Khodorkovski est allé en Allemagne, dans ce qui semble être un exil forcé. Seules Macha Alekhina, 25 ans, et Nadejda Tolokonnikova, 24 ans, restent en Russie et prennent la parole. Leur message:

Ne vous laissez pas abuser par le tout nouveau vernis de façade. La Russie continue de ne pas respecter les droits de son propre peuple, avec des méthodes que la plupart d’entre vous ne peuvent même pas imaginer. Et quiconque ira aux Jeux olympiques, que ce soit en tant que sportif, que spectateur ou que représentant officiel, devient complice de ces abus.

Durant leur procès, en juillet 2012 à Moscou. REUTERS/Maxim Shemetov

Lorsqu’elle a été libérée, Macha Alekhina n’a pas pris l’avion pour Moscou afin de retrouver sa famille; elle s’est rendue dans la ville sibérienne de Krasnoïarsk pour rencontrer Nadejda Tolokonnikova (en tant que co-conspiratrices, elles n’avaient pas eu le droit de purger leur peine dans la même colonie pénitentiaire).

Là, elles ont devisé pendant quelques jours avant de prendre l’avion pour Moscou et de voir leurs enfants –Gera, la fille de 5 ans de Nadejda et Philippe, le fils de 6 ans de Macha– et de tenir la première conférence de presse de leur vie. Elles sont le sujet de trois documentaires (dont un en lice pour les Oscars), d’au moins un livre, de nombreuses campagnes publiques et de milliers d’articles mais leur activisme était anonyme –la notoriété leur est venue alors qu’elles étaient derrière les barreaux.

La chose la plus importante qu’elles aient apprise de leur première conférence de presse a été que, pour l’instant en tout cas, elles bénéficient d’un vaste auditoire international.

 

«J’avais peur que personne ne s’intéresse aux droits des prisonniers, explique Nadejda Tolokonnikova. Je pensais que Macha et moi voulions seulement y travailler parce que nous l’avions vécu

Mais la prison inspire une crainte et un intérêt universels en Russie. Le pays compte l’un des pourcentages de population incarcérée parmi les plus élevés au monde –pas autant que les Etats-Unis, mais une des différences cruciales est qu’en Russie, le risque d’atterrir en prison passe outre les barrières sociales.

 

La prison est là pour effrayer ceux qui sont dehors

 

Si personne ne connaît le chiffre exact, les défenseurs des droits de l’homme estiment que plus de 15.000 voire plus de 100.000 des 700.000 détenus russes environ sont des chefs d’entreprises expédiés en prison par des rivaux ou des racketteurs. Et puis il y a les prisonniers politiques, population qui ne fait que croître malgré les récentes amnisties très médiatisées. Les opposants sont arrêtés apparemment au hasard; beaucoup d’entre eux ne sont pas des leaders mais des activistes de base, voire des personnes ayant participé une seule fois à une manifestation.

L’objectif de cette tactique soviétique éprouvée est d’effrayer la population afin de la dissuader de manifester la moindre opposition. Elle est certes efficace, mais son revers est que lorsque Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova évoquent les mauvais traitements réservés aux prisonniers, elles captent l’attention de millions de Russes redoutant de finir eux-mêmes derrière les barreaux.

 

Depuis qu’elles ont été libérées, elles sont apparues en public vêtues de vêtements empruntés ou donnés, résolument tendance car les donateurs sont des fans des secteurs de la mode ou des médias. Voilà qui envoie un message direct: lorsque deux jeunes femmes bien habillées disent avoir été soumises à ce que l’on peut qualifier de torture, elles attirent vraiment l’attention sur le fait que personne n’est à l’abri.

Si leur médiatisation leur a fourni un semblant de protection en prison –Macha Alekhina n’a pas été forcée à travailler aussi longtemps chaque jour que les autres détenues– elle leur a aussi valu une attention peu souhaitable. Les autorités pénitentiaires ont voulu s’assurer qu’elles seraient isolées et effrayées; elles menaçaient les autres prisonnières de représailles si elles entraient en contact avec les deux femmes, considérées comme des fauteuses de trouble potentielles, et quiconque les harcelait était récompensé. Quelques jours à peine après son arrivée dans le dortoir d’une colonie pénitentiaire de l’Oural en décembre 2012, Macha Alekhina avait déjà été menacée d’être frappée; elle demanda à être placée en isolement par mesure de protection.

 

L’isolement par mesure de protection ne diffère de l’isolement disciplinaire que de nom –le lieu est le même, et il y fait si froid qu’aucune accumulation de vêtements ne peut vous y réchauffer. La lutte contre le froid est l’une des nombreuses batailles pour un semblant de confort physique et de dignité humaine que les détenues ont à mener chaque jour.

Nadejda Tolokonnikova et ses avocats ont combattu les autorités pendant plusieurs longs mois d’hiver avant qu’elle ne soit autorisée à porter un fichu chaud au lieu d’un foulard en chintz; elle a mené le même genre de bataille pour porter des bottes chaudes en hiver et des souliers légers l’été à la place des chaussures en plastique informes fournies par la prison, dans lesquelles tour à tour les pieds gèlent ou macèrent. Le privilège de porter ce que l’on appelle des chaussures «civiles» était régulièrement révoqué, pas seulement pour punir Macha et Nadejda mais aussi d’autres détenues dans le but évident de dresser le reste de la population de la prison contre les activistes.

 

Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova essaient de parler des autres détenues plus que d’elles-mêmes, notamment parce qu’elles sont désormais libres et parce qu’elles ont l’impression au final d’avoir été dans une position privilégiée en prison.

 

Des fouilles gynécologiques systématiques

 

Ce qu’elles ont dévoilé de leur expérience ouvre une fenêtre sur l’enfer qu’est la vie d’un prisonnier russe. Les histoires de prison sont des récits d’humiliation, de déshumanisation et de souffrances physiques continues.

Lorsqu’elle était à l’isolement, par exemple, Macha Alekhina était soumise à des fouilles gynécologiques chaque fois qu’elle quittait sa cellule pour rencontrer son avocat et chaque fois qu’elle y retournait. Elle a posé des réclamations à plusieurs reprises et a fini par crier victoire dans une lettre à un ami:

«Cela a duré un mois, et j’ai enfin réussi à le faire arrêter. C’était douloureux et dégoûtant, et de toute façon, personne ne peut supporter d’être soumise à “la chaise” quatre fois par semaine

Mais la première grande bataille de Macha Alekhina derrière les barreaux concernait la pratique la plus basique, la plus courante et peut-être la plus pernicieuse des prisons russes: le déni systématique du droit à l’hygiène.

Tant que les membres des Pussy Riot furent en détention préventive à Moscou au printemps et à l’été 2012, leurs partisans payèrent pour qu’il soit permis aux deux femmes de prendre plus d’une douche par semaine. Lorsque Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova arrivèrent dans leurs camps pénitentiaires, cette option ne fut plus envisageable. Comme les autres détenues, elles furent réduites à risquer d’attraper des poux, à être exposées aux autres conséquences de la saleté et à se sentir rabaissées au même niveau que la crasse dans laquelle elles étaient forcées de vivre.

Une lettre officielle envoyée par l’autorité pénitentiaire régionale annonçant que les détenues auraient l’autorisation de se laver les cheveux plus d’une fois par semaine fut l’une des nombreuses victoires de Macha Alekhina sur le front personnel de l’hygiène. Une autre fut d’augmenter le nombre de toilettes et de lavabos dans les dortoirs, les faisant passer de deux à huit pour des chambrées de 50 à 100 personnes –et, tout aussi important, d’obtenir de l’institution qu’elle érige des cloisons entre les toilettes.

 

Etre une prisonnière comme les autres

 

Lorsque Macha Alekhina, étudiante en journalisme lors de son arrestation, eut livré et remporté ses premières batailles, elle se transforma en juriste carcérale hyperactive à plein temps. Elle releva les violations de procédures dans l’inventaire des infractions commises par les prisonnières, aida ses codétenues à rédiger de nombreuses plaintes et accumula d’énormes classeurs remplis de renseignements sur les conditions de travail dans les camps.

Nadejda Tolokonnikova, quant à elle, n’avait aucune intention de se battre pour les droits des prisonniers. Etudiante en philosophie à l’université d’Etat de Moscou lors de son arrestation, elle se considérait comme une philosophe et une artiste plus que comme une activiste et envisageait de faire profil bas en prison. Elle raconte:

«Pendant longtemps, j’ai voulu essayer de me fondre dans la masse, d’être comme tout le monde

C’était à la fois une stratégie de survie et une approche existentielle:

«Je voulais vivre une expérience universelle. Je voulais que ce ne soit pas uniquement l’expérience de la prison de Nadia Tolokonnikova, mais l’expérience de la prison d’un être humain

 

Elle fut envoyée au travail dans le camp, travail qui peut prendre diverses formes –souvent déconcertantes de futilité mais efficaces en tant qu’outils d’intimidation et de contrôle. La plupart du temps, les détenues traînent des objets ici et là: cela peut être n’importe quoi, des sacs de farine à de la terre en passant par des cailloux entassés dans d’énormes sacs noirs. Apparemment, ne disposer d’aucune brouette ou charriot fait partie de la politique des colonies pénitentiaires.

Nadia Tolokonnikova s’est elle aussi rebellée contre les règles d’hygiène. Une fois par semaine à la colonie pénitentiaire n°14 de Mordovie (IK-14), les détenues se rendent au pas cadencé dans une petite salle de bains commune où une centaine de femmes nues jouent des coudes et des poings pour accéder à des robinets qui parfois coulent, parfois restent secs. Nadejda Tolokonnikova filait à l’anglaise, une serviette et une louche en plastique dissimulées sous sa veste d’uniforme, et se rendait dans la salle de bains d’un autre étage où la surveillante de service était un peu plus indulgente. Les «jours de toilette», Nadejda se cachait de la garde qui escortait les détenues à la salle de bains commune. La jeune prisonnière essayait de se rendre invisible pour s’épargner l’humiliation de se battre et d’échouer à rester propre.

 

Le temps, l'ennemi

 

Mais Nadejda Tolokonnikova, contrairement à Macha Alekhina, ne voulait pas être en opposition constante avec les autorités carcérales. Même la possibilité de quitter le camp pour des audiences occasionnelles ne lui disait rien. «Je veux juste que le temps passe vite», me confia-t-elle lorsque que je suis venue la voir en prison en juin dernier.

«Tout ce qui rompt la monotonie ralentit le temps

Macha Alekhina n’avait aucun moyen de connaître l’état d’esprit de son amie à l’époque, les détenues n’étant pas autorisées à correspondre entre elles, mais cette attitude est justement celle qu’elle veut aborder en tant que militante pour les droits des prisonniers. Elle explique:

 

«Beaucoup de détenues disent “Je veux seulement faire mes 14 heures de travail et qu’on me laisse dormir le reste du temps pour que ça passe plus vite”. C’est la chose la plus terrible qui puisse arriver à quelqu’un en prison: on refuse de vivre, on refuse de voir qu’on est autre chose qu’un corps convoyé entre le dortoir et l’usine. Et il n’est pas vraiment difficile d’arrêter de penser par soi-même –soudain cela ne semble plus être un si grand sacrifice. La privation de liberté en tant que concept légal devient un déni métaphysique de liberté.»

Nadejda Tolokonnikova, l’étudiante en métaphysique, découvrit empiriquement que sa stratégie consistant à vivre la vie d’une détenue ordinaire la mettait dans une situation intenable. L’été dernier, les conditions au camp IK-14 ont commencé à se détériorer rapidement après que l’administration pénitentiaire a accepté de plus en plus de commandes d’uniformes de police. Les heures de travail se sont allongées, tout comme les exigences de production, et les heures allouées au sommeil ont diminué. Les détenues qui ne parvenaient pas à remplir les objectifs de production étaient battues et n’avaient plus accès à la nourriture envoyée par leurs amis et leur famille –le seul moyen de s’alimenter correctement dans une prison russe.

Lorsque Nadejda Tolokonnikova a simplement tenté d’en parler à la direction, elle aussi a été pénalisée. Pendant des jours, elle n’a pas eu le droit d’entrer dans son dortoir après le travail: elle devait rester dehors, dans un petit espace clôturé, jusqu’à l’extinction des feux. Cette sanction était assortie d’un travail dans la menuiserie; alors que l’atelier était équipé d’une scie circulaire à essence, on lui donna une scie manuelle et elle fut obligée de rester à l’atelier tant qu’elle n’aurait pas scié un épais rondin.

Petr Verzilov en mai 2013. Sur la pancarte: «Amenez Macha devant une cour». REUTERS/Maxim Shemetov

Mais la pire pression était exercée par l’intermédiaire des autres détenues: dès que Nadejda ouvrait la bouche pour protester, les heures de travail des autres étaient elles aussi allongées et leur accès à la nourriture réduit. Non seulement la responsabilité de faire de la vie de ses codétenues un enfer pesait sur Nadejda Tolokonnikova, mais elle avait également la certitude qu’elles ne se contenteraient pas de le lui reprocher; elles finiraient par la tuer. C’est ce que le directeur adjoint lui affirma lorsque celle-ci trouva le courage de lui demander de réduire les heures de travail au maximum légal.

«Il m’a dit qu’il s’assurerait que je serais tranquille pour l’éternité, “parce que dans l’au-delà, tout le monde est tranquille.”»

C’était une menace de mort à peine voilée. Ce fut ce qui finit par décider Nadejda Tolokonnikova à agir –ça et l’inspiration que lui insuffla une amie, une fabricante de poupées condamnée pour une histoire de drogue.

«De temps en temps, l’administration passait mes amies en revue. On disait à celles qu’on avait vues me parler qu’elles auraient des problèmes si elles continuaient, et d’un seul coup elles prenaient leurs distances.»

 

Pousser les autres prisonnières à la détester

 

A certains moments, Nadejda Tolokonnikova ne pouvait même pas poser la moindre question en rapport avec le travail à l’usine; les autres détenues lui crachaient de ne pas s’approcher de leurs postes de travail. Sauf la fabricante de poupées –rebelle à tous les points de vue. Celle-ci continua par exemple à pratiquer son art et à sculpter ses poupées même lorsqu’elle se tenait en rang dans la cour, ou bien elle se levait au milieu de la nuit pour peindre, et elle n’abandonna jamais son amie. Et elle ne sembla jamais découragée par les épreuves physiques de la vie au bagne –pas même les nombreuses fois où la plomberie cédait, envoyant des matières fécales partout dans le dortoir, et qu’elle était celle qui tentait de déboucher les tuyaux avec un bâton.

Nadejda Tolokonnikova se souvient:

 

«Pendant des mois je me suis torturé l’esprit pour trouver comment résister dans ces conditions, alors que tout ce que je faisais avait des conséquences négatives sur les autres détenues. Et j’ai fini par comprendre que je devais me débrouiller pour être totalement isolée des autres prisonnières

Une grève de la faim serait la solution, car une prisonnière qui refuse toute nourriture est automatiquement transférée à l’isolement. Nadejda se mit à composer une lettre ouverte, qui serait extrêmement difficile à rendre publique. Elle fit passer clandestinement des paragraphes griffonnés sur des bouts de papiers à son mari et camarade militant, Petr (Petia) Verzilov, lors de ses visites, et lui en dicta d’autres lorsque le personnel de la prison ne pouvait pas l’entendre.

La lettre qui en a résulté est probablement l’exposé le plus détaillé et le plus virulent des conditions de vie dans les prisons russes depuis l’Archipel du goulag d’Alexandre Soljenitsyne. Verzilov l’a rendue publique le 23 septembre, le jour où Nadejda Tolokonnikova a commencé sa grève de la faim.

Ensuite ce fut l’isolement. Dans le froid, sans nourriture et après un été de privation de sommeil et de malnutrition, Nadejda devint rapidement très faible. Elle fut transportée dans un hôpital desservant plusieurs colonies pénitentiaires de Mordovie, ce qui marqua un virage définitif dans son évolution vers le militantisme.

 

Dehors, en plein hiver, en simple robe

 

A l’hôpital, elle rencontra des femmes venues d’une institution réservée aux récidivistes, la colonie pénitentiaire n°2 (IK-2). Les histoires qu’elles racontaient –et l’état de nombre d’entre elles– faisaient paraître les mauvais traitements dont Nadejda Tolokonnikova avait été témoin au camp IK-14 presque inoffensifs en comparaison. Une femme du camp IK-2 raconta que pour avoir adressé une plainte écrite à une commission de défense des droits de l’homme, elle avait écopé d’une année d’isolement disciplinaire et que la porte donnant sur l’extérieur était tenue ouverte au beau milieu de l’hiver alors qu’elle ne portait «qu’une robe orange et une culotte». Surprise à parler avec Nadejda, cette détenue fut expulsée de l’hôpital et renvoyée au camp IK-2.

 

Nadejda Tolokonnikova décida d’utiliser ses compétences et son accès aux médias pour se faire le porte-parole de ces femmes. Elle et Macha Alekhina commencèrent à communiquer clandestinement –en se faisant passer des messages par le biais de leurs avocats communs– en vue de mettre au point un plan de création d’une ONG de protection des droits des prisonniers, qu’elles lanceraient sitôt libérées.

Avant sa libération, Nadejda Tolokonnikova fut de nouveau transférée au camp IK-14. Son amie la fabricante de poupée était à l’isolement pour avoir parlé à un inspecteur des droits de l’homme, venu à la prison à cause de la grève de la faim de Nadejda. Cette dernière avait désormais encore plus de raisons de craindre pour sa propre sécurité, mais elle n’était plus autorisée à voir son avocat ni à avoir le moindre contact téléphonique avec le monde extérieur.

Elle entama une nouvelle grève de la faim, et exigea d’être transférée. Elle finit par être enfin envoyée dans une colonie pénitentiaire de Sibérie, lors d’un éreintant transfert de trois semaines dans un wagon non chauffé, aux fenêtres peintes et pourvu d’une banquette en bois pour seul couchage.

Les détenus craignent ces transports durant lesquels ils sont coupés de tout contact avec leurs avocats, leur famille et leurs amis, et par conséquent de toute source de nourriture autre que la maigre pitance carcérale. Autre épreuve de ces transferts, le nombre d’autorisations de se rendre aux toilettes –pas plus de trois et souvent deux par jour, à un moment choisi par les accompagnateurs. «J’avais pris un seau en plastique», raconte Nadejda Tolokonnikova, alors prisonnière aguerrie.

«Je faisais attention à ne pas boire trop d’eau. Et ça a été

Nadejda Tolokonnikova avait effectué une avancée majeure: non seulement elle avait échappé au camp IK-14, mais elle avait également trouvé sa mission et donné un sens à son expérience de la prison. «Je me sentais euphorique. Pendant le transfert, j’ai été incarcérée dans l’un des centres de détention provisoire les plus durs du pays, et pourtant j’avais l’impression d’être à moitié libérée. J’étais redevenue moi-même

 

Le froid, l'isolement disciplinaire

 

Une fois relâchées, Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova ont lancé un appel à d’anciens détenus pour qu’ils racontent les mauvais traitements dont ils ont été témoins ou victimes. Elles ont rencontré d’anciens prisonniers récemment libérés et ont retranscrit leurs histoires. Nadejda Tolokonnikova s’intéresse tout particulièrement aux informations concernant le camp IK-2, qu’elle avait commencé à collecter dans l’hôpital de Mordovie.

«Au camp IK-2, l’isolement disciplinaire se mérite», dit-elle.

«D’abord vous devez donner votre manteau et, uniquement revêtue d’un mince uniforme, vous devez rester debout dans la cour les bras tendus en avant. Et ça peut durer jusqu’à trois jours. Si vous vous effondrez, ils vous remettent debout.»

Après cela, le froid et les privations de l’isolement disciplinaire sont un soulagement.

«Les surveillantes ordinaires ont des matraques normales», explique Nadejda Tolokonnikova.

«Mais l’une d’entre entre elles a une matraque avec une pointe en métal. Elle longe les tables de production de l’usine de couture et tape les gens avec au hasard

Parmi les autres armes du camp IK-2 figure une grosse matraque frappée du mot ARGUMENT (utilisée par le directeur en personne comme «argument» lors des discussions avec les détenus) et une matraque recouverte de gros ruban adhésif pour assurer la discipline au travail dans l’usine de couture. Les horaires de travail s’étirent de 7 heures à 3 heures du matin, et les détenues sont souvent réveillées à 5 heures pour travailler dans le camp avant de se rendre à l’usine. Une des femmes dont Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova ont enregistré le témoignage a raconté avoir été témoin d’un décès à l’usine à la mi-décembre: une femme s’est apparemment effondrée au travail, morte d’épuisement au milieu de la nuit. Les détenues ont ensuite été contraintes de signer des déclarations indiquant que la femme n’était pas morte sur son lieu de travail.

Une flash mob d'Amnesty International en soutien aux Pussy Riot à Edinbourg, en Ecosse, en août 2012. REUTERS/David Moir

Dix jours après leur libération, Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova rencontrent d’anciens prisonniers à l’arrière d’une galerie moscovite à la mode, mise à leur disposition par l’un de leurs nombreux supporters de la communauté artistique de la capitale. La journée de travail des deux femmes commence à 10 heures du matin pour s’achever vers minuit.

 

Une ancienne détenue du camp IK-2 part, une autre arrive –une femme arborant un large sourire aussi chaleureux qu’édenté, venue raconter l’histoire de son amie en isolement disciplinaire au camp IK-2. Le fils de Macha Alekhina, Philippe, est sorti depuis longtemps de son atelier de fabrication de savon juste à côté; depuis il a eu le temps de construire une énorme épée en carton recouverte de papier alu et le bouclier assorti. Mais Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova sont loin d’avoir terminé. Avec Verzilov, elles rédigent un appel à inonder le camp IK-2, les autorités carcérales régionales et le bureau du procureur de coups de téléphone et de courriers demandant des nouvelles de Victoria Doubrovina, la femme à l’isolement.

Macha Alekhina appelle le père de Philippe, Nikita Demidov, pour lui demander de venir chercher le petit garçon et de l’emmener faire du patin. Demidov s’occupe à plein temps de Philippe depuis ce jour de février 2012 où il a reçu un texto de Macha:

 

«Je dois me cacher, peut-être un mois. S’il te plaît, prends Philippe.»

Demidov arrive avec un bouquet de roses (roses) à tiges courtes qu’il offre à Nadejda Tolokonnikova:

«Félicitations pour ta libération

A 17h, l’appel est rédigé et posté sur les pages Facebook des deux jeunes femmes. «Est-ce qu’il faut que je fasse un tweet aussi?» demande Macha.

«Fais-en quatre», répond Verzilov, plus versé dans les médias sociaux.

«Résume l’histoire en quatre tweets séparés

«J’ai toujours admiré les gens capables de rassembler les autres autour d’une cause», explique Nadejda Tolokonnikova.

«Mon activisme a toujours été assez individuel. Mais aujourd’hui c’est génial de voir que nous aussi sommes capables de le faire

 

Nous sommes vendredi soir; lundi matin le post Facebook original aura été partagé près de 2.000 fois. Les réponses officielles aux plaintes et demandes ne viendront pas avant la fin des fêtes et ne divulgueront probablement rien, mais le but du post était de faire savoir au bagne IK-2 que le sort de Victoria Doubrovina était surveillé par des milliers de témoins. Ce genre d’attention peut faire toute la différence entre la vie et la mort d’un détenu.

Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova peuvent non seulement décrire en détail les mauvais traitements et les humiliations de la vie carcérale, mais également révéler une vérité aux dimensions plus vastes: une prison russe est un microcosme de la Russie elle-même. «Chaque institution correctionnelle est un état totalitaire miniature», explique Macha. «Et tous les Etats totalitaires ont les mêmes problèmes. Mais en prison, j’ai aussi compris beaucoup de choses sur la manière dont la Russie est gouvernée. Poutine la gère comme un chef mafieux gère son fief» –ce qui est également la manière dont la plupart des prisons sont dirigées.

 

Les vidéastes qui filmaient les actions des Pussy Riot suivent Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova depuis leur retour à Moscou. Mais Alekhina et Tolokonnikova sont claires sur un point: leur mouvement de défense des droits des prisonniers n’est pas une action des Pussy Riot. D’ailleurs, les membres des Pussy Riot ont toujours été anonymes. Macha:

«Et nous avons toujours voulu que les Pussy Riot existent indépendamment de nous. Nous avons clairement réussi: les Pussy Riot sont devenues plus nombreuses après notre arrestation

Mais Macha Alekhina et Nadejda Tolokonnikova ne sont plus des Pussy Riot. «Et si nous faisons une action en tant que Pussy Riot, nous ne le dirons pas», explique Nadejda Tolokonnikova.

Elles ne sont plus étudiantes. Pendant ses premiers mois de camp pénitentiaire, Macha Alekhina a tenté de poursuivre ses études à distance. Maintenant, elle dit:

«Je ne vois pas comment il serait possible de faire ça pleinement en continuant d’aller à l’université

«Macha et moi, quand nous faisons quelque chose, nous nous y consacrons entièrement», souligne Nadejda Tolokonnikova.

«En outre, je ne vois plus l’intérêt d’une éducation classique. Je continuerai d’apprendre, mais je ne vois pas de lien avec une structure universitaire particulière

A Singapour, en janvier 2014. REUTERS/Edgar Su
 

Leurs capacités d’organisation ne sont peut-être pas optimales, mais elles ont confiance en leur aptitude à lancer une tendance. Elles affirment que le symbole vestimentaire de résistance des Pussy Riot –ces cagoules emblématiques aux couleurs vives– sera bientôt remplacé par des uniformes de détenus. «Tout le monde portera un peignoir (de prisonnier)», dit Nadejda Tolokonnikova en se moquant de l’uniforme carcéral russe. «Et nous voulons aussi que tout le monde apprenne à allumer sa cigarette en utilisant une autre cigarette, comme ça se fait en prison», ajoute Macha –autre manière de manifester sa solidarité avec la cause.

 

Leur nouveau mouvement a presque tout ce qu’il faut: des dirigeantes charismatiques, des symboles visuels, un grand intérêt de la part du public, et, en tout cas pour l’instant, l’oreille très attentive des médias. La seule chose qui lui manque est une vision à long terme, ce qui n’a rien de surprenant pour un mouvement lancé il y a quelques semaines par deux jeunes femmes d’à peine plus de vingt ans tout juste sorties de prison. Au cours du mois qui vient, elles vont se concentrer sur les cas et les colonies pénitentiaires qu’elles connaissent le mieux. Elles envisagent un élargissement du mouvement après cela, et l’inclusion non seulement d’anciens prisonniers mais aussi d’avocats et d’universitaires.

Que se passera-t-il ensuite? «Nous avons un programme négatif et un positif», explique Nadejda Tolokonnikova.

«Le programme négatif est de faire en sorte que les administrations pénitentiaires cessent de tuer les gens physiquement et mentalement. Le programme positif est d’arriver à la transparence économique des institutions correctionnelles, d’y apporter une culture. C’est essentiellement une démocratisation par le bas

Macha Alekhina voudrait que des subventions gouvernementales aillent aux entreprises s’engageant à former et à employer les détenus en prison et à leur sortie.

 

Elles n'ont plus peur

 

Pendant son transfert carcéral euphorique, Nadejda Tolokonnikova a dévoré des livres de dissidents russes comme les mémoires des anciens prisonniers politiques Vladimir Boukovski et de feu Anatoli Marchenko. Elle avait demandé à des amis de lui envoyer ces livres, mais les responsables du camp IK-14 ne les lui avaient pas remis.

«Je suis sortie du camp avec ces livres et deux gros sacs de cartes postales écrites par des gens du monde entier, la plupart envoyées par le biais d’Amnesty International

Les cartes postales n’avaient pas franchi la censure de l’IK-14 car elles étaient écrites dans des langues étrangères. Alors dans son compartiment de train glacé et solitaire, Nadejda Tolokonnikova a découvert en une fois le goût de la solidarité et absorbé une bonne dose de récits exaltés, écrits par des gens qui avaient sacrifié leur santé, leur sécurité et leur liberté pour leurs convictions. C’est ainsi qu’étaient les dissidents soviétiques: ils travaillaient sans relâche au nom des victimes individuelles du régime; ils étaient idéalistes et même parfois naïfs par principe; mais le plus important, ils n’avaient pas peur.

«Vous ne pouvez pas faire peur à quelqu’un qui est passé par une prison russe», explique Nadejda Tolokonnikova. Que va leur faire Poutine –les jeter de nouveau en prison après les Jeux olympiques? Pour elle, ce ne sera qu’une mission sur le terrain de plus.

 

Masha Gessen

Slate

Traduit par Bérengère Viennot

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