Du plomb dans l’aile, le sel de Guérande ? En tout cas dans une des salines de La Turballe (Loire-Atlantique), où est produit du sel labellisé. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes a rappelé des sachets et bocaux de fleur (250 grammes) et de gros sel (un kilo), où la teneur de plomb était trop élevée. Ils étaient commercialisés par Lidl entre avril 2017 et janvier 2018.

Deux ans de travail perdus

« Dès qu’un nouveau produit est à vendre, Lidl fait des analyses. La marque à qui j’avais vendu mon sel m’a prévenu », raconte Adrien Bruand, jeune paludier indépendant, sur qui le problème est tombé.

La réglementation fixe ce taux à 2 mg/kg. « J’ai fait une contre-analyse sur ma récolte, qui indiquait une présence de 11 mg/kilo. »D’autres de ses sachets, vendus à Auchan et dans les filiales de Carrefour ont tous été rappelés. Un coup dur pour le producteur. « J’ai perdu deux ans de travail. »

 

Des balles de chasseurs dans le viseur

« En 2016, je n’avais qu’une seule saline, donc je sais d’où vient le problème », souligne Adrien Bruand. Des prélèvements ont été faits sur les salines voisines. Rien. L’origine du problème viendrait de plusieurs années de ball-traps, organisés à proximité de la saline « contaminée ».

Cette pratique consiste à abattre au fusil des plateaux projetés en l’air. Et qui, potentiellement, laisse au sol des cartouches contenant 32 grammes de plomb. Ces grenailles sont interdites dans les zones humides et protégées depuis un arrêté en 1986, globalement endurcit jusqu’à la loi de juin 2006.

La saline de La Turballe, qui a été contaminée au plomb. (Photo : Ouest-France)

De la chasse illégale ?

Cette histoire embarrasse Michel Pouvreau, président de la société de chasse de La Turballe. Depuis 35 ans, c’est lui qui organise le ball-trap annuel de la commune, le week-end précédant le 15 août. Quinze heures de chasse sur deux jours. Jusqu’ici, il n’y avait pas de problème à signaler.

 

Mais en 2002, « le paludier qui gérait la saline à l’époque a fait constater par un huissier qu’il y avait des balles de plomb du ball-trap qui atterrissaient dans son œillet. Notre assurance a remboursé sa fin de récolte, soit 3 000 € », se souvient Michel Pouvreau. Un précédent dont Adrien Bruand n’était pas au courant.

(Photo d’illustration : Fotolia)

Les chasseurs se sont ensuite éloignés de 300 m, non loin du boulodrome. Là, où il serait impossible d’atteindre les salines. « Les balles ne vont pas plus loin que 70 à 80 mètres, donc elles n’ont pas pu atterrir dans la saline. C’est étrange, après quinze ans, que le problème refasse surface. »

Les chasseurs ont continué à tirer des grenailles de ce métal lourd jusqu’en 2010. « On n’était pas en zone protégée. J’ai pris la décision de passer aux grenailles d’acier en 2010, pour ne plus avoir de problème. » Les autorisations ont toujours été délivrées par la sous-préfecture de Saint-Nazaire. Un contrôle de cette dernière en 2010 a affirmé que leurs installations étaient conformes.

 

Quels contrôles et quel suivi sur le sel ?

 

(Photo d’illustration : Eddy Lemaistre/archives Ouest-France)

 

Depuis cinq ans, les contrôles exécutés par la coopérative Trad Y Sel de Batz-sur-Mer révèlent que la moyenne du taux de plomb oscille à 0,5 mg/kg. Concernant le gros sel, les contrôles sont effectués toutes les 300 tonnes d’entrées. Sur la fleur, ils sont tous les 200 lots d’entrées. « La loi nous demande juste de vendre nos produits dans la réglementation. On fait notre travail, mais maintenant le mal est fait. Alors que personne n’a été empoisonné », martèle Gwenaël Rio.

La coopérative le Guérandais est, elle, plus floue. « Conformément à la réglementation, nous prélevons aléatoirement et régulièrement des échantillons que nous faisons analyser pour vérifier la conformité de nos productions à ce sujet. » Enfin, les analyses demandées par la communauté de communes concernant la qualité de l’eau n’abordent rien d’anormal. « Aucune trace de plomb ou de métaux lourds n’a été relevée dans les coquillages depuis 1996. »

C’est désormais au paludier qui possède la saline contaminée, Adrien Bruand, qui doit effectuer ses analyses complémentaires. Il est aidé par la société Trad Y Sel. Gwenaël Rio, le président, a soulevé quelques incohérences. « Les fraudes ont fait des analyses qui n’ont pas été effectuées selon la méthode fixée par la loi. Les prélèvements n’ont pas été faits sur la récolte, mais sur le produit fini, alors qu’il est mélangé. »

Contactée, l’administration n’a pas répondu à nos sollicitations. « On attend le retour des analyses du laboratoire pour agir en conséquence et savoir d’où vient le problème », complète Adrien Bruand, le producteur.

 

Les effets du plomb sur le corps humain

Trois questions au Dr Olivier Guillard, biologiste, basé à l’Université de Poitiers. Il travaille en collaboration avec le Professeur Alain Pineau, professeur de toxicologie à l’Université de Nantes.

Quelles sont les conséquences du plomb sur l’organisme ?

Le plomb est un métal lourd, il est neurotoxique. Quand il est ingéré, il reste dans le corps, fait baisser le quotient intellectuel. Une personne adulte absorbe 10 % de ce plomb quand il est ingéré. Ce taux passe à 50 % chez les enfants.

On parle de 11 mg de plomb par kilo. Qu’en pensez-vous ?

C’est un taux anormalement élevé. Il faut attendre d’avoir des analyses complémentaires d’un deuxième laboratoire indépendant pour confirmer ce chiffre. Normalement, il ne faudrait trouver que des traces, car ce métal est présent dans la mer. La réglementation fixe un taux de 0,2 mg de plomb admissibles pour un adulte de 70 kg, par jour. Si l’on consomme le sel contaminé à 11 mg/kg, il faudrait en manger 18 g par jour pour atteindre la réglementation. Mais cela reste un problème. Le plomb n’est pas nécessaire à notre survie, contrairement au zinc ou au cuivre. Le souci, c’est que si l’on additionne ces petites doses entre elles, elles perdurent dans l’organisme. Cela n’est pas admissible. Le fait qu’il n’y ait que des traces de plomb dans l’eau de mer est, en revanche, rassurant.

Quinze ans après, le plomb est toujours présent dans la saline. Pourquoi ?

C’est un métal lourd, il a dû s’enfoncer dans la vase. Cela ne m’étonne pas. Les balles ont dû se déliter de plus en plus, avec le temps. C’est pour cela qu’elles ont contaminé le sel et qu’elles le contamineront de plus en plus, si la saline n’est pas nettoyée.

Pollution

 

(Photo d’illustration : Wikimédia Commons/Lamiot)

 

Selon un article de Presse Océan, datant de 1992, ces billes de plomb tirées par les chasseurs seraient à l’origine d’immenses dégâts locaux. Le journaliste y relatait alors des problèmes d’enfoncement du marais du parc de la Brière, voisin de Guérande, de pollution et empoissonnement au saturnisme des milieux naturels. La chasse a même dû être arrêtée. L’enquête révèle que 1 000 tonnes de plomb étaient déversées par an dans les 7 000 hectares du marais.

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